Cette histoire est peu connue, elle est racontée en détail dans le très beau livre consacré au modèle Traction le plus mythique: « La 22, enquête sur une mystérieuse Citroën » de Fabien Sabatès et Hervé Laronde publié aux éditions Rétroviseur en 1994.

Jacques Schwab était le fils de Félix Schwab, directeur en chef du Commerce à l’Étranger des Usines Citroën pendant les années ‘20. Après la mort inopinée de Georges-Marie Haardt en 1932, Félix Schwab devint avec Alfred Pommier la main droite d’André Citroën. Son fils Jacques travaillait lui aussi pour l’Usine, mais comme petit employé au Service Commercial. Suite à une histoire rocambolesque que vous pourrez relire dans le livre susmentionné, il prit livraison au Service des Commandes Spéciales d’un des premiers cabriolets 7S, de couleur blanche monochrome avec intérieur rouge, le samedi 14 juillet 1934. Les 2 photos suivantes illustrent une belle Traction blanc monochrome, immatriculée 3139-QU3. La série QU3 a été utilisée en Seine et Marne entre décembre 1932 et septembre 1934 (merci à notre ami et abonné Arnaud Blanc-Nikolaïtchouk). C’est ainsi que devait se présenter l’exemplaire de Jacques lors de sa sortie d’usine. Sabatès et Laronde ont publié ces photos, les identifiant comme étant celles représentant la 7S de notre ami, en « couleurs d’époque ». En fait, les tirages ne sont pas des photos couleur, mais des photos noir et blanc coloriées selon l’usage des années ’30. La photo couleur « grand public » ne sera commercialisée qu’en 1935 par la firme américaine Kodak: c’est le fameux film « Kodachrome » qui permettait une prise de vue couleur directe, sans le processus compliqué d’une triple exposition nécessaire auparavant. J’ai préféré vous  montrer les images en noir et blanc. J’ai bien écrit: « une » et pas « la » Traction.  Vous allez rapidement comprendre pourquoi...

Pendant plusieurs mois donc, le jeune Schwab utilisa sa voiture pour parcourir les routes de la France, en particulier celles de Normandie qui fut son secteur d’activité principal. En février 1935, ce fut l’accident: aux environs d’Évreux, un clochard titubant au milieu de la route lui fit faire une embardée et la voiture s’encastra dans un arbre par son côté gauche. Les dégâts étant considérables, la voiture fut amenée à la succursale d’Évreux pour réparation. La photo d’époque ci-dessous montre ce garage doté d’une particularité caractéristique: son calendrier gigantesque à chiffres amovibles peint sur le côté droit de la façade. Pendant des années, un employé était en charge de remettre à jour le calendrier à minuit pile!

Ayant été vivement impressionné par le cabriolet « 22 » exposé au Salon de l’Automobile de Paris d’octobre de l’année précédente, et ayant depuis voulu en posséder un, Jacques eut l’idée de transformer sa 7S en « 22 ». Ayant certaines facilités de par la position importante de son père, il obtint des ailes avant originales de « 22 » qu’il fit monter à la place des ailes originales.

 

Des travaux d’adaptation furent nécessaires, car ces nouvelles ailes étaient beaucoup plus larges que celles de la 7. Schwab ne voulut pas de la calandre de la « 22 » qui était trop large et laissa en place la calandre chromée en 2 pièces originale. Des bavolets fabriqués tout spécialement furent soudés aux ailes avant modifiés de « 22 ». Des caches furent montés aux ailes arrières originaux du cabriolet.

La photo de gauche montre le cabriolet rouge sang avec capote claire du Salon 1934; une vue analogue montre le cabriolet 7S transformé en « 22 » de Jacques Schwab, dont les ailes avant sont trop larges par rapport à la voie plus étroite de la caisse « légère », ce qui donne un air étriqué au cabriolet blanc. L’original était chaussé de pneus Stop 160 x 40 au lieu des 150 x 40 de la 7S. Notre ami n’avait pas monté (ou obtenu) les doubles lames de pare-chocs qui donnent cet air agressif à l’authentique 22. Les barres de la calandre de la 7S ont été peints probablement en noir, ça n'a pu arriver qu'après l'été 1935 avec la décision des Usines de sortir les tractions avec calandre peinte, sinon comment Schwab aurait-il eu l'idée? Il me semble bien que les chevrons manquent à l’appel. Le cache tôlé est bien visible à l’aile arrière mais les bavolets avants ne se voient pas sur cette incidence. Une fine ligne de couleur sombre délimite le bord externe des ailes avant.

La fameuse succursale d’Évreux avec son calendrier géant….

Mais revenons au numéro d’immatriculation de la 7S: sur la photo de droite, on peut lire à la loupe le numéro d’immatriculation 48??-QU4. La série QU4 a été utilisée en Seine et Marne entre septembre 1934 à avril 1936, donc pendant quelque 20 mois. Si l’on considère que les 9999 combinaisons du QU4 ont été utilisées et que l’immatriculation des voitures a été plus ou moins constante entre septembre 1934 et avril 1936 (en simplifiant bien sûr), on peut calculer que la 7S a été immatriculée vers le mois d’août ou septembre 1935. Rappelons-nous de celui de la 7S présumée en configuration d’origine: le 3139-QU3, en vigueur jusque septembre 1934. Ah! Voilà pourquoi tout à l’heure, je vous avais écrit: « une » et pas « la » Traction…

 

Alors, tout cela veut dire quoi?

 

Je vous présente trois hypothèses, triées dans un ordre croissant de probabilité. L’une ou l’autre vous semble peut-être farfelue, mais quoi qu’il en soit, nous ne saurons peut-être jamais laquelle est la bonne. Les trois tentatives d’explication:

 

· Les auteurs Sabatès et Laronde veulent nous vendre de simples cartes postales montrant un cabriolet blanc comme étant les photos d’origine de la 7S. Les photos recolorées ont été assez nombreuses pendant les années d’avant-guerre, c’était un moyen simple de simuler une photo couleur, mais je ne suis pas sûr que des particuliers aient fait colorier des photos privées. Je ne suis pas particulièrement adepte de cette hypothèse. Les auteurs ont eu le grand, le très grand mérite d’avoir déniché les photos, le propriétaire et son histoire.

 

· Le cabriolet a dû repasser aux Mines et être ré-immatriculé. Ceci me semble bien loufoque, car la réparation suite à un accident même avec des transformations importantes de la carrosserie ne sont pas des raisons pour une nouvelle immatriculation, sauf s'il a eu changement de dimension de voies ce qui n’est visiblement pas le cas.

 

· La mémoire de Jacques Schwab lui joue un tour 60 ans après les faits. Probable, vu qu’il a possédé encore au moins deux cabriolets Traction par la suite. Vous souviendrez-vous encore dans 6 décennies à quelle date vous avez bousillé votre C5 ou Mégane? Je pari que non! Est-ce que donc la 7S était irréparable et qu’il a préféré acheter une cabriolet neuf, de même facture que le premier, et y a fait mettre les pièces de « 22 »? Ce serait une explication élégante de notre problème. Je pense que c’est en plus la réponse la plus cohérente et la plus logique.

Continuons à présent le récit passionnant de cette transformation. La voiture sera vendue en juin 1936 à un concessionnaire de Civray, non sans avoir été dépourvue des ailes et du capot adaptés de « 22 », car l’acheteur du cabriolet 7S n’en voulait pas. Au lieu d’acheter de nouvelles ailes, Jacques prit celles de la 11AL maternelle, et les monta sur le cabriolet à vendre. La 11AL héritera des ailes, du capot modifié et des roues avant (blanches, à liséré foncé, assez rares et la 11AL) de « 22 » et se verra affublée d’une peinture noire et blanche avec une découpe style « Bugatti ». Cette peinture très spéciale n’est pas une idée loufoque, mais est issue de la nécessité de faire une transformation qui coûtait le moins possible, la seule peinture à faire était dans ce cas la partie de la carrosserie située en arrière du capot. La photo couleur d’époque (!!) très nette prise en 1938 nous montre en plus la fine ligne de couleur vert sombre délimitant le bord externe des ailes avant ainsi que les bavolets qui y ont été soudés. On ne connaît pas le devenir du cabriolet dont l'acheteur aura été obligé de faire repeindre les ailes noires et le capot noires de la 11AL en blanc... ainsi que les roues!

M. Pillot, un habitant de la région lyonnaise, acquiert la 11AL bicolore en 1937 à la Succursale Citroën de Lyon, rue de Marseille. Décidément, les ailes de « 22 » n’apportent pas de chance. En septembre 1939, un peu avant la déclaration de la guerre, c’est encore une fois l’accident, une collision avec une … Renault. Il n’y a que des dégâts matériels, et des photos sont prises. Vous pourrez les consulter dans le livre. Je vous en montre deux, prises après cet accident. Vous y voyez bien le capot spécial genre « 22 ». Évidemment, ce n’est pas LE capot d’une 22, car il aurait été beaucoup trop large pour une carrosserie de 7. Il s’agit simplement du capot de série retravaillé. Suite à la découpe du capot rendue nécessaire par la taille des ailes, il n’y avait pas de place pour mettre le petit volet avant. Pour donner un équilibre visuel, on avait peint les contours de ce volet avant sur la tôle. Il restait donc seulement le volet arrière monté d’origine pour évacuer la chaleur du moteur, ce qui était nettement insuffisant: le moteur chauffait souvent. Pour pallier cet inconvénient, M. Pillot enleva le volet arrière et installa une simple grille d’aération en fil de fer. La photo en couleur de 1938 montre le capot avec le volet arrière encore en place.

 

La 11AL rejoindra Lyon pour réparation, mais monsieur Pillot sera mobilisé peu de temps après. Par la suite, les traces de la 11AL se perdent, elle a probablement été réquisitionnée par les Allemands, mais en tout cas, M. Pillot ne la récupérera jamais. Les ailes sont donc à jamais perdues…. ou si par coup de chance, un jour….

 

 

Guy LOOS  © 2004 - 2005

 

 

Les auteurs du livre s’embrouillent un peu dans les différentes versions des cabriolets de Jacques Schwab. Il y en a eu au moins trois, peut-être quatre, dont trois avec des phares encastrés:

 

- le premier cabriolet blanc 7S de série qui sera bousillé dans l’accident d’Évreux (si ma théorie est exacte) et qui serait alors représenté par la première série de photos en haut de cette page. Capot, ailes et phares de série.

 

- le deuxième cabriolet blanc 7S avec ailes originales de « 22 » présenté sur cette page, à capot modifié genre 22 et contours de volet avant peints.

 

- un troisième, bicolore, peut-être gris irisé, avec phares intégrés genre Matford muni de bavolets et d’une tôle à découpe rectiligne recouvrant les roues arrières, avec capot de série et volet avant ouvrant.

 

- un quatrième de couleur claire avec une découpe de peinture foncée en forme de queue de comète, à capot de forme globale comme la série, mais muni de fentes d’aération horizontales. La portière présente dans la partie arrière, sur le dessus, une échancrure bien nette; la tôle recouvrant les roues arrières montre une échancrure inférieure différente de la précédente.

 

Les auteurs mélangent un peu toutes ces voitures et il me semble bien qu’ils les confondent par moments. Ils nous décrivent les deux dernières citées comme la « deuxième » et la « dernière » version DU cabriolet Schwab. MAIS: si vous prenez votre loupe, ces voitures présentent … l’instrumentation de bord sous le volant (>6/1936), donc rien à voir avec la 7S originale qui présente son cadran de contrôle central bien connu! De plus, les employés avaient droit à 2 voitures neuves par an avec une belle remise « concessionnaire »: pourquoi alors modifier profondément une « vieille » voiture en changeant même le tableau de bord??? A la page 150 de l’ouvrage, les auteurs nous présentent la photo d’un cabriolet affublé de phares encastrés, et nous font savoir que c’est LE cabriolet de Schwab. Que nenni! Un simple examen à la loupe nous montre qu’il y a un volet avant largement ouvert, et donc, on peut exclure de façon définitive la 7S transmutée en 22. Il s’agit probablement du troisième roadster Schwab, celui avec les optiques genre Matford.

Zone de Texte: Les différences 
entre 7S et 11AL

Les 7S

connues

Zone de Texte: La 7S du Raid
Paris - Moscou
Zone de Texte: La 7S du Tour de
France et Belgique
Zone de Texte: La 7S du calendrier
1935 P. Louÿs (1) (2)
Zone de Texte: La 7S des Records
(Rosalie Vll)
Zone de Texte: Les 7S
survivantes
Zone de Texte: SPECIAL 
7S et 11AL
Zone de Texte:

Les 11AL connues

Zone de Texte: La 11AL des 400.000
km Lecot (1) (2) (3)
Zone de Texte: Les 7S, 11AL et 11A Paris-Nice 35 (1) (2)
Zone de Texte: La 11AL du  Magasin l’Europe
Zone de Texte: La 11AL des 100.000 km (Rosalie lX)
Zone de Texte: Les 11AL
survivantes
Zone de Texte:
Zone de Texte: Zone de Texte: La 11AL des 400.000
km Lecot (1) (2) (3)
Zone de Texte: La préparation d’un
Grand Raid Routier
Zone de Texte: Le pari de
François Lecot
Zone de Texte: La 7S du Raid
Paris - Moscou
Zone de Texte: Le restaurant Lecot
à Rochetaillée
Zone de Texte: La 7S du Tour de
France et Belgique
Zone de Texte: Les retombées publicitaires du Raid
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Presse (1) (2)
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Le Cabriolet 7S de Jacques Schwab

Traction Avant 1934-1935