La passion pour base

l'ordre pour principe

le progrès pour but

(1934)

On ne peut ignorer les descriptions déjà publiées dans divers ouvrages, je pense notamment à ceux de MM Rocherand, Reiner et Wolgensinger. J’ai essayé d’aller plus loin dans la connaissance de cet homme. Il a fallu pour cela comprendre ses choix personnels et professionnels, se replacer dans l’époque des années trente, non pas comme un archéologue qui étudie une sépulture mais comme un acteur de théâtre qui joue à incarner un personnage. Pour l’anecdote, j’ai écrit ce texte pratiquement d’une traite, de mémoire. Il n’a pas de prétention à être ordonné comme le reste de ce site.

L’homme

André Citroën a les cheveux fins, châtain clair tirant sur le roux avec une calvitie galopante. Il est assez pâle de visage. Sa barbe pousse et le noircit si vite qu’il est obligé de se faire raser deux fois par jour pour être toujours impeccable (anecdote véridique). Il aime être chic mais en même temps classique et sobre.

 

Ce n’est pas un dandy. Citroën est un peu myope. Ses binocles sont les plus modernes qu’on puisse trouver. Légers, fins, ils ne comportent pas de monture. Notons que la taille du verre est une industrie de haute technologie récente. S’acheter des binocles en 1920 est un luxe. Ses yeux sont marron clair, translucides avec des reflets verts comme une eau trouble, glauque. Cette couleur lui donne un regard étrange, brillant comme quelqu’un qui est illuminé ou qui a constamment la fièvre. Associé à son intelligence, son regard passe pour être perçant. On a l’impression que les informations entrent très vite dans son esprit par ses yeux et qu’elles ne ressortent jamais (opacité). Ses yeux énigmatiques ne permettent pas de savoir ce qu’il pense. Tandis qu’on se trouve fasciné par son regard un peu agrandi par les lunettes, on s’intéresse à son visage qui est extraordinairement mobile, tour à tour enjoué ou attentif. Sa physionomie (mobilité de visage, gestes, sourires), sa bonhomie sont tellement pétillantes, électriques, qu’on a immédiatement envie de se laisser entraîner par lui, certain d’être à la fête. Les ouvriers se sentent intimidés et encouragés à appartenir à sa famille.

 

Il est de petite taille, 164 cm, le corps douillet, c’est-à-dire la taille bien prise mais mince, la peau fine comme celle d’un petit garçon (et non épaisse et tannée comme celle d’un marin). Il aime les vêtements chauds. Sa démarche est un mélange de douceur (balancement chaloupé du corps) et de rythme saccadé un peu mécanique comme celui d’une machine programmée (jambes).

Portrait du Patron vers 1933

Collection  Wolgensinger

Il marque le sol de ses talons comme pour laisser son empreinte sur la terre. Ses chaussures sont ferrées. Marcher pour lui c’est faire avancer son cerveau, donc ses idées, donc aérer ses projets. Il n’aime pas trop conduire. Il se sent trop débrayé par rapport à la route, assis alors qu’elle défile. Il préfère le service de son fidèle chauffeur Guégan. La voiture pour lui est un objet social, un jouet.

 

Il n’est pas sportif et n’aime le sport que pour son côté relations publiques et entretien de l’hygiène corporelle. Ayant été marqué par le décès de Marcel Renault (frère de Louis) lors de courses automobiles, il déteste la compétition. Il la juge stérile. Son terrain de combat, c’est le monde des idées. Son seul sport est d’arpenter Javel tous les jours à partir de 8H00 du matin. Il en connaît chaque recoin, chaque machine, tous les hommes qui à un moment ou à un autre se sont distingués. A l’un il demande des nouvelles, à l’autre il accorde une avance sur salaire. Il salue le Père Theux toujours porteur de son chapeau paille. Mine de rien, il abat ses 10 kilomètres journaliers ! Lorsque Yacco décide d’engager une C6 puis les Rosalie sur l’anneau de Montlhéry, outre le fait qu’il soit lié par contrat avec la Mobiloil, il n’est pas personnellement enthousiaste. Cela dit, il n’est pas insensible aux exploits et aux jeunes héros. Il sait parfaitement récupérer un événement ou une jeune gloire pour l’associer au rayonnement de ses usines. Nous dirions aujourd’hui qu’il est calculateur. En réalité, il veut drainer l’intelligence vers Javel. Que Javel scintille comme un bijou, que l’intelligence, la jeunesse, reçoivent leur baptême à Javel. N’oublions pas que l’industriel est l’homme moderne par excellence. Au final intellectuellement (jamais humainement) il se sent supérieur aux hommes politiques. Il se sert d’eux à diverses fins. Il les fait venir à Javel et en profite pour leur délivrer son message à lui. Il ne côtoiera pas beaucoup d’artistes. Il les fait travailler pour lui (Jean Prouvé qui intervient sur la succursale de Lyon, Le Corbusier qui l’admire et qui appellera une de ses constructions "Citrohan" en 1923). En fait il est plus classique qu’eux dans ses goûts. C’est un homme des années 1890. Il aime la douceur de la Belle Époque, il a connu l’exubérance des Années Folles. Il ne s’est pas adapté aux années froides (dès 1925). S’il a participé au développement de la consommation, à celui de la publicité, il croit avant tout à la qualité, au sérieux, au fiable, au solide. Il ne s’engage que dans des voies déjà balisées mais son mérite est de leur donner une autre dimension.

 

Il n’est pas avant-gardiste. Contrairement à ce que l’on croit, il ne part jamais à l’aventure sur un coup de tête sans rien connaître et en se fiant au destin. Il balise soigneusement le chemin en homme averti. Mais il va plus loin que les autres, il continue. Là où les autres s’arrêtent, lui accélère, double, va au fond des choses, extirpe le meilleur. Il n’est pas du tout excentrique. Il a refusé la première offre de Jacopozzi pour l’éclairage de la Tour Eiffel, les roues indépendantes proposées par Guillot en 1931, l’essai de la Rosalie par Yacco. Les Croisières étaient si bien préparées, politiquement, techniquement et scientifiquement qu’on emmenait les malles Vuitton et l’argenterie ! Seuls les mécanos ont souffert… Les freins Lockheed, la monocoque, la traction avant, existaient avant d’être choisies par Citroën. Il a pesé très soigneusement le pour et le contre. Ce n’est pas avoir choisi ces technologies qui fait sa force, c’est les avoir imposées sur un seul véhicule !

 

Sa grande connaissance des hommes, sa sensibilité intuitive, lui permettent de devancer, d’être un organisateur de chaos, d’ordonner les pensées des autres, qui se nourrissent de sa clarté. Il est étourdissant d’intelligence. Il n’aime pas les causeurs et les verbeux qui se gargarisent de mots et cachent quelque chose. Les idées doivent être nettes, les réalisations peuvent être cachées. Pour lui l’action doit primer au final. Les mots organisent l’action, la font vivre, servent pour une démonstration séduisante. Toute idée doit déboucher sur une action. "Dès l’instant où une idée est bonne, le prix n’a pas d’importance" dira t-il. Il consent aux sacrifices : du temps, de l’argent, de l’énergie, de lui ou de ceux qui se trouvent entraînés dans son sillage.

« Sur 10 idées, 5 étaient réalisables, 3 vraiment intéressantes et 2 très mauvaises. Mais il tenait aux deux mauvaises comme aux autres ! » raconte Charles Rocherand. Il est curieux de tout, tourné vers l’extérieur. Il est à l’affût des nouveautés comme pour tester sa faculté d’apprentissage, il est ouvert à tous les courants politiques sociaux et libéraux mais sa sensibilité est de centre droit. Son écoute de l’autre, de l’ambiance, lui permet d’éviter d’apprendre par cœur. Il retient les chiffres ou les problématiques car il se les approprie rapidement et complètement. Ensuite avec tous les éléments en main, sa merveilleuse capacité de synthèse et d’organisation le pousse à trouver une solution pratique.

L’époque 1934 

Pour le comprendre il faut arrêter de réfléchir avec une cervelle moderne. Il faut se replonger dans son époque (voir actualités 1934-1935) et faire siens des concepts anciens. Par exemple, l'industrie n'est pas considérée comme polluante en 1934. Elle est symbole d'avenir. Il n'y a ni eau courante, ni électricité, ni aspirateurs, peu de voitures, pas beaucoup de feux rouges. 95% des ménages s'éclairent à la bougie, se chauffent au bois, vont chercher l’eau du puits, passent le balai, vont aux toilettes dans un cabanon à l’extérieur. Les maisons sont mal chauffées, mal isolées, mal éclairées, pas équipées. On trouve encore dans les campagnes de nombreuses carrioles tirées par des chevaux. Seuls possèdent une voiture le médecin, le maire, le notaire, l'instituteur. En ville les voitures commencent à se multiplier mais la circulation n'est pas celle que nous connaissons. La circulation à Paris en plein midi en 1934, c'est Paris d'aujourd'hui à 23 heures.

 

L'industrie avec sa production en grande série permet de baisser les prix et d'amener des produits de grande consommation au plus grand nombre. L'industriel est un homme du pouvoir mais aussi, à égale valeur, du social. Il œuvre pour le bien-être de tous. Bien sûr, l'argent entre à flots mais la motivation de l'argent est moins forte qu'aujourd'hui. On est poussé à gagner de l'argent surtout pour maintenir son rang social et non pour flamber comme aujourd'hui. Bien sûr les dandys existent. Extravagants, ils achètent des voitures Voisin qui coûtent 80000 Francs Poincaré, vont à l'opéra ou poser en déshabillés pour des peintres en vogue mais cela reste marginal, scandaleux. On ne montre pas de chair en 1934. Mettre une femme à côté d’une voiture c’est déjà beaucoup. L'argent industrieux sert à investir dans de nouvelles techniques, à faire du mécénat d'art, à changer le monde, à l'embellir, à lui donner du confort. Aujourd'hui les industriels cherchent surtout à influencer les esprits pour leur faire acheter de plus grandes quantités (marketing). On ne conçoit plus un produit pour quelqu'un, pour l’éduquer. On le conçoit avec lui, pour être sûr de le lui vendre. En 1934, l'industriel côtoie les artistes, les sportifs, les journalistes, les politiques, etc. De nos jours les industriels se retrouvent entre eux ou parfois avec les politiques. En 1934 le patron, c'est le père. Ce n'est pas encore l'affameur, c'est celui qui vous permet de ramener la galette, il est une des cohésions de la nation. L'ouvrier qui fait son travail correctement n'a rien à craindre et fait vivre sa famille. S'il est consciencieux, s'il est adroit, s'il est honnête, il trouve toujours un boulot. La compétence est beaucoup plus respectée. On préfère garder quelqu'un que l'on connaît même si, moins bon, il doit être un peu formé plutôt que d'engager un inconnu sans référence. La crise de 1929 sera d'ailleurs très douloureuse car elle fera prendre conscience que la compétence ne suffit plus. Elle en désorientera et désespèrera plus d'un.

Le Patron

Le Patron, c'est le Patron. On ne conteste pas son autorité ou ses connaissances pour une raison simple : il sait faire le travail que vous faites et il est souvent un ancien du métier ou son expérience et son ascendant parlent pour lui. Il comprend parfaitement tout ce que vous savez faire. Et c'est pour cela qu'André Citroën fait les cent pas dans ses usines, il se tient au courant de tout, des potins, des rumeurs, des trouvailles (qu'il récompense largement). Il est proche de sa famille. Son usine c'est sa vie. Elle bat au rythme de son cœur. Il la connaît par cœur et pourtant il revient toujours vers elle, l'améliorant, la peaufinant jusqu'à ce qu'il se trouve à l'étroit en 1933. Alors il casse tout et il reconstruit encore plus grand pour donner plus d'air à ses poumons. Pour respirer plus large. Pour préparer l'avenir avec une surprise de taille ! Il ne tolère pas l'à-peu-près et le retard. Au final il préfèrera toujours aller voir lui-même que de confier à un collaborateur la mission de contrôle. C'est ce qu'on appelle l'œil du maître. Le seul contrôleur c'est lui. Il est le seul à pouvoir moralement assumer cette mission, à donner l'impulsion, l'énergie, le rythme. En même temps n'ayant pas de regard extérieur, il ne peut modifier profondément le système. Il est indulgent jusqu'à ce qu'il comprenne qu'on le trahit.

L’avenir en 1934

Deux maîtres mots pour cet homme, nourri de Jules Verne et de Gustave Eiffel : Progrès et Science. Science au service du progrès. Il croit à la chimie, il croit à la recherche en métallurgie. Aujourd'hui le métal est décrié. A l'époque, c'était un matériau moderne, solide, transformable comme le plastique. Le fondre, le forger, le laminer, c'est sale et bruyant mais on ne s'en plaint pas beaucoup : c’est mieux que le charbon et la mine ! Bien sûr les conditions de travail sont difficiles. Il faut être solide pour travailler sur la chaîne et l'on commence à comprendre que ce travail est décervelant. Mais c'est comme cela. On remet moins les choses en cause que maintenant. On se pose moins de questions sur son sort. On ne cherche pas à écraser le voisin ou "à péter plus haut que son cul", on se serre les coudes. Certains travaillent lentement et finissent dans les pieds du camarade suivant, d'autres inquiets, anticipent et remontent la chaîne. Une rivalité s'installe entre les équipes, au sein des binômes, entre les ateliers, entre le ferrage et l'assemblage, entre le département finition et les peintres. Celui qui aplanit les difficultés, c'est le contremaître ou le chef d'atelier. Lui-même est soumis aux pressions de la direction, d'un ingénieur qui vient prélever une pièce pour l'analyser. L'ambiance est assez bonne mais il y a des ragots et il y en aura encore plus avec les Michelin. Car avec la crainte et le secret viennent les rumeurs, les incertitudes. André Citroën n'aime pas cela. Il aime ce qui est net, clair, précis, vérifiable et rapide.

« Allons, allons, ne croyez-vous pas que ce serait mieux de me dire ce qui ne va pas plutôt que de vous mettre en grève ? » fait-il d'une voix douce. Et ça marche. Comment lui en vouloir ?

 

Le Patron déteste tout ce qui est futile, non pas futile de divertissement, de construction, de positif mais futile de bassesses humaines. Par exemple, il refuse la jalousie, la mesquinerie. Il veut de nobles sentiments, un sens de l'honneur qui est aussi un sens des responsabilités. L’homme moderne doit justifier son existence par ses actes. Il est horrifié comme beaucoup de ses contemporains par les crimes (par exemple de détraqués sexuels). Aujourd'hui c'est presque banal, on cherche à comprendre, on explique les rouages, on finit par déculpabiliser. A l'époque c'est n'être pas humain que d'agir ainsi. La société est beaucoup moins permissive et plus rigide. Les classes sociales existent. Elles existent autant par le travail que par la possession de bien ou le nom (apport de la révolution 150 ans avant). N’arrive pas forcément au sommet qui veut. L’impact de la religion est fort. On va à la messe, on ne divorce pas beaucoup.

 

La politesse est importante ainsi que le respect de l'autre. On se bat pour des idées politiques, des jalousies amoureuses, des problèmes de dettes, pas uniquement par envie de la situation du voisin (on l'épie pour se donner un sujet de conversation). Sortir du cercle (vie dissolue, refus du travail, négligence, sournoiserie, malhonnêteté, etc.), c’est s’exclure, se marginaliser. Mais le patron s'il pense à éduquer n'est pas hautain avec les autres. Il défend ses idées mais il a gagné lorsqu'on adhère à ses principes pas lorsqu'on est battu et soumis. Ce n'est pas un despote comme Louis Renault. Il respecte l'autre, il n'entre pas dans son cerveau. Par sa largesse de vue, par son dynamisme, par sa capacité à s'engager (donc par ces preuves), il fait comprendre à l'autre qu'il a tort. Il le rallie à sa cause naturellement.

 

Le métier du Patron même si on peut penser que c'est de la mégalomanie (or c'est faux) c'est comment promouvoir le Double Chevron à travers le monde. C'est un amuseur public. Il ne se promeut pas, il promeut un concept qu'il a créé, qui est extérieur à lui, qui vit sans lui, auquel il apporte son énergie. Il lui doit des comptes à ce concept, à cette usine. Voilà pourquoi il travaille sans relâche épuisant sa vie, sans penser à lui. Aujourd'hui on travaille pour s'en mettre plein les poches et s'enfuir comme un voleur en ayant profité du système. A l'époque ce n'était pas possible, on risquait l'opprobre. La presse attaque peu le Patron finalement.

La poésie de la chaîne

Voir l'acier plat devenir un panneau d'un coup de presse, donc une œuvre jaillir de la machine, les étincelles crépiter lors de la soudure Éclair, la carcasse vide avancer, se voir poncée peaufinée, brillante, peu à peu équipée et peinte puis motorisée, tout cela relève de la poésie pour l'époque. Elle donne un furieux sentiment d'ivresse à l'idée que cette voiture partie de rien, du néant, de divers matériaux, devient par la force de l'homme un engin mobile qui va parcourir les routes de France avec sur la calandre un Double Chevron.

 

Aujourd’hui personne ne peut comprendre qu’on puisse trouver une chaîne de montage poétique. C’est que peu de gens en ont vu ! Celles de nos usines modernes sont presque trop feutrées. Les robots ne discutent pas entre eux, avec eux il n’y a pas d’activité. Les hommes gouailleurs, si. La chaîne de 1934 avec ses éléments métalliques, alignés, se complétant, faisant passer l’auto de la chrysalide (monocoque) sortant fumante de l’atelier de ferrage au papillon chromé qui reçoit sa première becquée d’huile et d’essence en attendant de s’envoler. Cet esprit était celui du progrès en 1934. Pas encore celui de l’asservissement. Il inspira des artistes (Fernand Léger, Juan Gris, le mouvement cubiste, machiniste, constructiviste), des écrivains, des metteurs en scène. Tout devait être impeccable, c’est-à-dire précis, parfait, propre, ordonné, termes qui effraient aujourd’hui. D’ailleurs il faudra bien un jour que nous revenions à un monde ordonné pour permettre à notre conscience de voguer avec la vue dégagée.

 

Lui tirait un gousset de sa poche, le synchronisait avec la grande horloge du hall et partait de son pas cadencé pour son tour d’inspection au rythme des presses, des marteaux pilons, des tours, des fraiseuses, tournevis électriques, sonneries de fours. Cette organisation qu’il réglait (comme le coureur règle sa course) fonctionnait sans lui mais pas hors de lui, le réglait, balayait ses hésitations, ses doutes, le lavait, donnait un sens à sa vie. Oh, il savait bien avec son intelligence aiguë que tout cela n’était qu’un manège destiné à le distraire de son interrogation sur la vie. Avec Javel, il se trouvait entraîné dans un cirque qu’il alimentait avec une joie féroce. Cet ordre, cette activité inéluctable le soutenaient, lui donnaient la force physique qui lui manquait tous les jours. Ce métal forgé c’était son armure, son blason. L’huile des machines se déposait sur sa peau, les rouages faisaient plier ses bras et ses jambes. Le mouvement régulier linéaire et puissant du piston transforme l’énergie en rotation, propulsion, traction vers l’avenir. Non pas du confiné, du poussiéreux, du noir de graisse de pétrole brûlé, de fumée mais des parois de verre à l’infini, une cathédrale de lumière où pouvoir prier. Les forges de Vulcain, colorent le monde, l’ordonnent, le nettoient. Pourquoi diable arpenter ses usines tous les jours, s’en aveugler, s’en imprégner à ce point ? Jamais de lassitude car toujours du neuf à découvrir. Non pas par obligation mais par besoin. Il inspectait Javel, comme on inspecte ses propres rouages, par thérapie.

Ses enfants

Il sait exprimer ses sentiments à sa famille. Il est tendre, paternel et paternaliste. La vie l’émerveille. Alors pensez : voir vivre ses enfants, ses propres enfants !! Il est papa gâteau. Il aime leur apprendre des choses, voir leur esprit s’éveiller, les tester, les guider. En même temps, ses enfants voudront assez vite sortir du cocon familial, des sempiternels sujets de conversation et des opinions de leur père. Jacqueline sera exubérante, indépendante, gestionnaire et créatrice de mode avec ses idées à elle. C’est elle qui ressemblait le plus à son père. Je n’ai pas connu Maxime. J’ai connu Bernard.

Maxime, Bernard, Jacqueline, Georgina et André Citroën en famille à Deauville vers 1933

Collection  Wolgensinger

Son écoute est immense. Lorsqu’il écoute, il est parfaitement silencieux, il donne tout de lui. Ce trait s’est perpétué dans sa famille, notamment chez Henri-Jacques Citroën qui lui ressemble étrangement et avec lequel j’ai eu la chance de m’entretenir. Si Monsieur Henri-Jacques s’investissait auprès des citroënnistes, il lui faudrait peu se changer pour qu’il devienne rapidement notre nouvelle star. Le silence d’André Citroën vous oblige à meubler, à combler, à vous livrer. Dès qu’il vous connaît mieux, il a tendance à finir vos phrases, à vous dépasser, à réclamer votre assentiment d’un sourire ou d’un haussement de sourcils, tout cela souvent sur un sujet qu’il ne maîtrisait pas au départ ce qui en dit long sur sa faculté d’assimilation… Il est attiré vers des personnes mentalement rigides, imprenables, strictes, guindées comme l’était par exemple Georges-Marie Haardt. Haardt le fascinait par son dandysme, sa culture. Mais alors que Haardt est un tuyau de poêle, un pur intellectuel, Citroën est une boule à facettes.

 

Citroën n’aime pas détruire. Il est constructif. Chaque malheur est bon pour avancer. Il n’aime pas s’apitoyer. Il encaisse le choc émotionnel (par exemple un décès), son visage reste de marbre, il ne dit rien. Mais derrière ses yeux la tempête tourne en rond et le ronge. Pas une goutte ne passe à l’extérieur. Lorsqu’il gronde, c’est parce qu’un projet n’avance pas assez vite, c’est lorsqu’on trahit sa confiance en traînant à concrétiser un projet. Le manque de motivation, le refus non motivé, la sournoiserie, la fainéantise lui font perdre patience. Il se montre alors incisif, sourcilleux, surveillant. Il ne sait pas brusquer les hommes pour le plaisir. Il les presse parfois mais toujours au service d’une idée.

- Alors messieurs, qu’est-ce qui ne va pas ? Ça marchait bien hier. Encore un peu d’effort et nous allons y arriver. Il le faut : pour nos usines pour notre clientèle qui nous attend,  qui vous attend !

- C’est cette Turbine, monsieur. Dans les côtes, l’huile bout, se fluidifie et la transmission ne se fait plus.

- A votre avis qu’elle est la cause ?

- Je ne sais pas monsieur, nous y travaillons.

- Bon, faites vite, je compte sur vous.

 

Faire vite… Le temps presse toujours. C’est son seul ennemi. Sa montre intérieure tourne plus vite que le temps. Il faut qu’il avance, sinon il piétine, il stagne, il s’asphyxie. Idéaliste, il est passionné par les hommes d’action. Il puise sa force dans les grands hommes et les grandes choses. Napoléon, l’opéra, l’espace. Il lui faut bien plus d’espace que d’air pour respirer. Compter, épargner, mesurer, l’enferment. Pour lui la mesure est synonyme de chagrin, de deuil, de repliement, de confinement. Il est grand par son intelligence exprimée (sa réactivité) mais en fait il se sent modeste. Seul, il n’est rien. Il ressemble à un petit notaire de province, comme le raconte Sylvain Reiner. Entouré de Javel, il est homme orchestre. D’où son penchant à être reconnu et son désir de plaire à la presse.

 

Il a joué du piano autrefois, le plus bel instrument. Chaque note est détachée, indépendante. Ajoutée à d’autres, elle donne une symphonie. Comme les machines qui nourrissent une chaîne de montage. C’est cela son éducation. Il a été élève de Polytechnique, cette école qui a ordonné ses sentiments, ordonné sa vie, remplacé le chaos en lui, lui a donné des bases pour avancer, de la nourriture scientifique pour créer. Monde mécanique parfait qui fait aussi sentir l’inachevé de l’homme en soi, attire par la perfection de son fonctionnement régulier et séquencé. Jamais un accroc, jamais une plainte. Il a assisté aux revues militaires, ces alignements d’hommes impeccablement habillés prêts à fonctionner simultanément sur ordre. Ordre et folie mêlés. Celle de son père qui s’est jeté par la fenêtre. Lui va se jeter dans la vie. Ne manque qu’un cœur a capella.

 

Oui, sa fêlure, c’est son père, disparu lorsqu’il avait 6 ans. Il s’est senti abandonné par lui. Il veut lui montrer qu’il s’est trompé en se suicidant. Il faut éviter de reproduire cela. André Citroën n’aime pas les étages, il préfère les verrières grandes comme des cathédrales. Il n’a pas besoin de monter sur la Tour Eiffel pour voir son nom inscrit. On n’a dénombré aucun blessé dans l’accrochage des lettres à quelque 100 mètres au-dessus du sol. Il n’aime pas monter en avion. Il prend le bateau. S’il avait vécu plus longtemps, je suis certain qu’il aurait fini par prendre l’avion, par exemple en 1953 pour exorciser sa peur.

 

De religion juive, il n’est pas très pratiquant car moderne. Il ne se tourne que rarement vers le passé. Pourtant il a le goût du sacré, le respect de la religion et du passé. Il aime la fête, brasser des idées, des projets, des millions. Non pas des millions pour lui ou pour thésauriser (compter, épargner ne l’intéressent pas) mais pour ses projets. Il lui faut du mouvement. L’argent aussi doit être fluide. Il aime les illuminations. La vie électrique moderne, ce pétillement, nourrissent son sentiment de modernité. Une ville éclairée symbolise pour lui le futur. En réalité, il n’a pas de vision du futur, il n’est ni visionnaire, ni devin, contrairement à ce que l’on croit. C’est un homme d’immédiateté. Il fait avec ce qui lui tombe sous la main. Son secret, c’est d’organiser à l’avance très vite (concept) et donc de concrétiser beaucoup plus rapidement que d’autres des nouveautés.

 

Contrairement à ce qu’on croit et ce qu’on retient de son époque, ce n’est pas un homme de luxe. Il ne possède rien en propre. Tout est réinvesti dans ses usines. Au 31 rue Octave Feuillet, il est locataire. A la villa de Madame Paquin "Les  Abeilles" à Deauville, il est locataire. Il n’est propriétaire que de parts de la Société Anonyme des Automobiles Citroën. Par contre, il en possède une énorme majorité. C’est là qu’il est véritablement chez lui.

 

Il est raffiné, a le sens du raffinement, aime les femmes. Il y a une part féminine en lui. C’est un homme d’ordre et de méthodes mais sensible. La bêtise ou la misère humaine l’attristent. Il est horrifié par les crimes qu’il entend à la radio dont il est un des premiers équipés (dès 1923) ou qu’il lit dans les journaux. Il flatte la presse et les chansonniers. Le seul terrain sur lequel ils peuvent l’attaquer c’est son paternalisme : faire le bien pour ses ouvriers mais en même temps accélérer le rythme des cadences de la chaîne et donc vendre plus et rentrer de l’argent. A cette époque on ne parle pas d’exploitation sur le salaire (être peu payé par rapport à ce qu’on fait) mais sur le travail (faire un travail décervelant ou usant même si l’on est bien payé pour cela). Il ne pleure pas beaucoup. Il le fait en cachette mais très rarement. Il commue sa tristesse en force réactive. Pour se guérir, se purger, se nettoyer, il songe à de grands projets et il agit, actionne tous les rouages. Il dilue son chagrin dans l’action.

 

Le Patron est un homme bon par nature. Il est père de famille. Il ne supporte pas d'entendre un enfant ou une femme pleurer. Pour lui un enfant devrait toujours être heureux, heureux d'apprendre, de s'ouvrir au monde. Lorsqu'il interroge ses ouvriers, il interroge ses enfants. Il veut qu'ils se sentent bien. Cela lui arrivera souvent de faire de grosses avances à un homme qui est dans une situation difficile. André Citroën est paternel et paternaliste, c'est-à-dire qu'il considère comme un devoir moral d'aider ses équipes, de faire plus que de les diriger : de les éduquer. Humaniste, il aime les hommes et leur contact toujours enrichissant. L'accuser d'agir par intérêt (se mettre les ouvriers dans la poche), c'est l'insulter, c'est le trahir, c'est remettre en question son sens de la famille, donc c'est s'exclure soi-même. Lorsqu'on le trahit, il pardonne, il ne se met pas en colère, il n'injurie pas, il ne se lamente pas mais il passe à autre chose très vite et il efface impitoyablement l'événement de sa mémoire. Ensuite il vous encourage à prouver que vous êtes toujours de la famille en vous jetant à corps perdu dans un nouveau projet.

 

C'est un homme d'action. Il aime l'ordre mais il aime aussi l'harmonie. Il faut que les choses se déroulent de façon coulée, naturelle. Il organise la nature mais les rouages ne doivent pas se voir, un peu comme au théâtre. Par contre il aime les faire découvrir au public comme un magicien qui dévoile son tour, comme un camelot qui vante sa marchandise.

« Voilà ce que la France sait faire, Messieurs ! Voilà ce que l'ordre et la méthode permettent d'accomplir ! Voici Javel les usines les plus modernes d’Europe !»

Collection J. Collignon

Cette signature originale à l’encre de Chine provient d'une édition limitée reliure luxe de la Croisière Jaune par Georges Le Fèvre de 1933 dédicacée par le Patron à un condisciple du médecin de l'expédition

Bernard Citroën

Il n’aimait pas la familiarité dont certains collectionneurs riches de plusieurs Citroën usaient spontanément avec lui. Par exemple, certains semblaient dire : je possède 10 Citroën qui coûtent tant de milliers de francs alors j’ai droit au respect de Citroën donc à votre respect. Je voyais bien qu’il avait envie d’éjecter froidement son interlocuteur. Bernard était spontanément plus guindé que son père (alors que le Patron était contrôlé par un ordre intérieur choisi). Il ne voulait pas passer pour un fantaisiste. C’était un rêveur.

 

La famille garde toujours l’idée d’un certain "rang" à tenir. C’était l’esprit de Georgina, fille de banquier plongé dans l’enrichissante vie de femme d’industriel prodige. Ce n’était pas du tout l’esprit d’André Citroën qui voulait faire de la vie une fête. Aujourd’hui rencontrer la famille Citroën avec son bagage de souffrances et de parents morts pour la France n’est guère réjouissant. Chaque commémoration des automobiles du temps d’André Citroën a le goût d’une oraison funèbre. Je sais que je vais choquer mais c’est ainsi : il faut bien que quelqu’un le dise. Or la légitimité du nom de Citroën ne repose pas seulement sur le sacrifice de vies offertes pour libérer la France. Ce nom est d’abord symbole de modernisme actif, d’énergie ordonnée, d’inventivité et de folie raisonnée. Cette force, cet espoir, cette flamme manquent à l’Europe.

La fin

1934. Vivre dans le luxe et sous les feux des caméras pendant 15 ans puis d’un coup plonger dans l’ombre, dans l’opprobre et tout cela pour quoi ? Pour Javel, pour ce beau jouet de Traction Avant ? Quel pari risqué… Pour sa famille, André Citroën était et reste encore un grand malade. Il faut le tenir enfermé dans sa chambre en attendant qu’il guérisse. Il faut le tenir enfermé dans l’album de souvenirs. Il faut cacher cette honte. Il faut recouvrir toute cette histoire d’un voile épais. Comprenez-vous cela ?

 

Alors posons nous la bonne question : y a t-il eu erreur de gestion ? Non, trois fois non. Début 1936 la société Citroën recommençait à faire des bénéfices. Il y a eu confrontation de deux mondes, celui prospectif et coloré de Citroën, un monde que nous réclamons tous et celui restrictif, prévisible, froidement calculateur d’une société et de banques confrontées à la crise que nous subissons tous. Personne en 1934 n’a compris les investissements et "les plans sur la comète" du Patron.

 

Aujourd’hui nous tombons, un sourire, une pirouette, un peu de commisération et nous nous redressons. L’homme public ou politique, passe en jugement, fait de la prison, écrit un livre, se fait oublier puis réapparaît et triomphe à nouveau dans un autre domaine. Mais pas à cette époque. En 1934, perdre, c’est faillir à sa mission sociale, c’est mettre des familles sur la paille, c’est faire reculer tout le pays. On cherche l’explication. André Citroën a fait trop de folies entend–on partout. Il a joué au casino. S’il jouait c’était pour tester son étoile, c’était pour reposer son esprit trop organisateur, peut-être trop angoissé, pour instiller une touche de hasard, d’aléatoire dans sa vie. Tout d’un coup, il lâchait prise, se laissait porter par le tourbillon du hasard et de la roulette. S’il réussissait, alors c’est que le destin s’organisait en sa faveur. Nous retrouvons un peu la fatalité juive. En réalité, on oublie de dire qu’il a toujours gagné plus qu’il n’a perdu : il n’était pas fou ! C’est avec 1000 voitures par jour, ses calculs curieux sur la rentabilité de ses filiales qu’il délire. Sa famille croit qu’il est fou. Il faut l’enfermer, le confiner dans cette chambre d’hôpital de laquelle il ne sortira plus. Il n’en sortira plus hélas car il est rongé de l’intérieur par un cancer. Ce n’est pas le cerveau qui a lâché, ce sont les tripes. C’est-à-dire non les idées, non le grand projet mais la matière, ce véhicule que lui-même malmenait. Ce Citroën ? Un plaisantin, un rigolo, un joueur qui a perdu ! On a oublié tout ce qui a existé grâce à sa volonté, grâce à sa confiance. La France n’a pas rendu la confiance que le Patron, confiant, lui avait confiée. Il est peut-être temps que cela change…

 

Il faut savoir que Madame veuve Citroën, sans biens ni propriétés, a perçu une rente de la société Michelin au moins jusqu’en 1940. Les comptes rendus de conseils d’administration le confirment. Etre renfloué par le Bibendum, quelle déchéance ! "Nunc est Bidendum" : maintenant il faut boire. La coupe de l’humiliation a été bue jusqu’à la lie. La discrétion du vainqueur qui, généreusement, attribue un lot de compensation au vaincu… Michelin a toujours été discret sur ce point, même encore aujourd’hui. Difficile de prendre les commandes de Citroën dans ces conditions et lorsqu’on n’y connaît rien. Qu’on arrête de dire que l’austérité s’est installée. Michelin a rationalisé, certes, mais n’a pas réduit les dépenses ! Ils ont corrigé les dépenses inutiles, le décorum que toléraient le Patron. Avec eux, c’était aussi efficace qu’avant mais moins beau et moins grandiose.

Le Patron et 2004

André Citroën ne pourrait plus faire aujourd’hui ce qu’il a fait hier. Il se trouverait confronté à une société qui rejetterait son paternalisme, qui se moquerait de lui, d’abord gentiment, ensuite en raillant. Il lui faudrait déployer une énergie encore plus considérable pour convaincre, pour motiver les gens au travail. L’esprit d’équipe existe théoriquement mais il est de moins en moins visible. On travaille d’abord pour soi. Et si on peut travailler moins en faisant supporter le poids de sa fainéantise sur son collègue, on le fait. On se regroupe uniquement pour réclamer. Les 35 heures n’ont rien arrangé. Les salariés font le même travail en moins de temps. Résultat, la qualité est en baisse. Quelques exemples vécus au quotidien : les garagistes oublient de resserrer les cosses de batterie, il faut renvoyer les tirages aux laboratoires de développement car les photos sont mal cadrées, les préfectures ferment à 16H30, les horaires de la Poste correspondent aux horaires de travail obligeant à prendre une après-midi de congés pour diverses opérations de guichet, etc.

 

Le Patron n’arriverait plus à fédérer les énergies comme avant. Il trouverait en face de lui, l’obstruction de syndicats inflexibles, la réglementation contraignante en matière de sécurité, le manque de motivation. Il serait affligé de voir que désormais on achète de la volonté et de la motivation avec de l’argent, mieux : on paie la fainéantise ! Avant, les gens étaient volontaires ; c’était par leur travail qu’ils réussissaient et gagnaient de l’argent. Aujourd’hui on cherche à profiter du système et à se faire une place au soleil par n’importe quel moyen.

 

Il s’étonnerait : mais avec toutes ces contraintes, comment parvenez-vous à vous en sortir, à continuer à exister ? Comment arrivez-vous toujours à créer et à produire ? En même temps, il serait ravi de l’évolution technologique. Le portable appareil photo, les voitures silencieuses, confortables, rapides, bourrées de gadgets. Il serait effaré par notre vitesse en tout, par l’omniprésence de la publicité, de la sécurité, de la langue anglaise, par l’agressivité, l’anonymat, le service individualisé, comme si la société venait nous prendre la main alors que dans les années trente il fallait aller la chercher. Il serait admiratif de la recherche scientifique, de l’hygiène, du contrôle, de la médecine, de l’intelligence. Il serait désolé de la disparition de la simplicité au profit d’un romantisme codifié. Il dévorerait la culture qu’il a manquée. Je crois qu’au final, il serait un peu perdu, dépassé. Il orienterait sa vie vers l’organisation de plaisirs (organisateur de fêtes, par exemple gérant de discothèque) ou vers le social (par exemple gestion des restos du cœur).

 

Si vous voulez vous imprégner de son esprit toujours présent, n’allez pas au Cimetière Montparnasse où il repose depuis le 4 juillet 1935. Vous découvririez une dalle sobre, sombre et froide qui n’exprime rien que la déception et le vide. Non. Courrez visiter le calme du jardin public "Parc André Citroën" à l’emplacement de Javel. Marchez le long des murets bordant la pelouse centrale. Poussez la porte de la serre de gauche, empruntez l’escalier et allez vous asseoir sur le banc qui regarde la Seine. De cette place, vous comprendrez en contemplant Paris, en regardant vers l’ouest, vers l’Amérique, ce que voulait le Patron. Des profondeurs du sol, l’acier de l’énorme ossature, les fondations de Javel, laissées en place et enfouies car impossible à dynamiter, remonte à la surface et exhale toujours le subtil parfum du souvenir. J’y suis allé bien des fois me ressourcer, respirer à pleins poumons à la source de la modernité. Ensuite rendez-vous au magasin de l’Yser, celui de Lyon, celui de la place de l’Europe. Oubliez la noirceur des murs, la saleté du matériel, l’abandon. Examinez les structures, imaginez l’activité fébrile. Nous avons fait tout cela. Aujourd’hui l’heure est venue de solliciter nos contacteurs, de faire vibrer nos moteurs, de claquer la portière de nos 7, 11 et 22 et de porter loin le renom d’un Double Chevron confiant dans son avenir.

 

Jérome COLLIGNON  © 2003

Bernard était, même à un âge avancé, un grand adolescent discret et fuyant, un gentleman. Les visites dominicales de Javel le barbaient. En 1934, il n’avait qu’une envie : rêver, réussir facilement et courir les filles. Bernard aura toujours une vision plus élevée que celle trop "industrieuse" de son père. Il volera en avion (l’automobile, c’est tellement terrestre et basique) et composera des poèmes. Il aime les voitures puissantes, que ne sont pas les Citroën. En société, Bernard aura toujours été considéré comme "le fils de…" et il aura porté cette charge ennuyeuse toute sa vie. Comment accepter de vivre dans l’ombre d’un autre ? Dans notre microcosme de citroënistes, j’ai peut-être été le seul à comprendre qu’il venait à nos réunions par gentillesse mais qu’au fond tout cela ne l’intéressait guère. Il nous ressortait les mêmes anecdotes, ne cherchait pas à se souvenir de sa jeunesse. Il montrait tous les signes de fatigue, feints ou non. Je ne l’ai pas vu très souvent mais nous nous étions compris sur ce point. Malheureusement en tant que passionné effaré de connaître le fils d’André Citroën, j’ai joué à fond le jeu des autres.

Alors nous nous parlions peu. Il était d’une grande finesse.

Chers amis

 

Aujourd’hui, nous ne sommes ni tristes, ni nostalgiques.

 

Nous pourrions l’être, 70 ans exactement après sa disparition dans des conditions douloureuses pour sa famille, ses nombreux amis et collaborateurs. Nous pourrions nous appesantir sur son rythme de travail acharné, sur sa prodigalité, sur son combat contre les équilibres instables d’hommes qui l’ont entouré, envié, utilisé, perdu. Nous pourrions nous souvenir d’une chambre d’hôpital, de la morphine, du courage puis de l’abandon.

Mais la distance-temps ne compte pas. Ce dont nous nous souvenons, ce dont nous avons besoin, c’est d’élan et d’éclat. Nous avons besoin de son enthousiasme communicatif, de son ordre intérieur rassurant, de l’exactitude et de la grandeur de ses choix. Nous avons besoin de respirer avec lui.

 

Comme quelques uns à son époque, il était un apôtre des Lumières. Il l’a ramenée d’Amérique, d’Afrique, de Chine, des Croisières. Il l’a fait jaillir des ingénieurs, des scientifiques, des aventuriers, des artistes, des écrivains. Il l’a attiré à lui sans la garder et il l’a semée partout où il a pu : sur la Tour Eiffel et les monuments parisiens, dans ses usines et concessions, dans les expositions universelles ou thématiques, dans ses voitures et leur promotion, dans ses fêtes toujours renouvelées.

La Lumière va vite. Elle est loin de la compétition et de la performance. Elle entre partout et prend son temps. Sans bruit, elle éclaire les zones d’ombre, elle assèche l’humidité et les larmes, elle met en valeur les choses oubliées et poussiéreuses qui n’attendent qu’un geste pour briller à nouveau. Elle encourage au rangement et donc à l’accroissement d’espace.

Le secret de cet homme ? Il organisait le chaos des hommes et faisait jaillir la création. Il serait encore moderne aujourd’hui.

Il manque à l’Europe. Européen avant tous, il l’aurait managée avec humanisme et désintérêt, avec maestria.

 

Cet homme disparu trop tôt le 3 juillet 1935, c’est : André Citroën.

Jérome COLLIGNON  © 2005

 

 

Texte publié en avant-page du site le 3 juillet 2005 à l’occasion du 70e anniversaire de la disparition d’André Citroën.

L’anniversaire de la disparition d’André Citroën

Zone de Texte: L’emploi du temps 
d’André Citroën
Zone de Texte: Etude industrielle
d’une 11AL de 1934
Zone de Texte: Dépositaires 
de l’Esprit? (1) (2)
Zone de Texte: Plans techniques
de la 22V8 (1) (2)
Zone de Texte: Les roadsters: authentique ou copie?
Zone de Texte: Le Guide Traction
1934 -1942
Zone de Texte: Les publications Collignon et Loos
Zone de Texte: PUBLICATIONS
Zone de Texte:
Zone de Texte: Les errata des
publications 
Zone de Texte: Les 70 ans de la TA 
à Versailles (1)  (2)
Zone de Texte: La restauration d’une 7 Sport 1934
Zone de Texte: Les 70 ans de la TA 
à Dunkerque  
Zone de Texte: La restauration d’une 11AL 1934
Zone de Texte: La fixation sécurisée
du cache roue
Zone de Texte: La couleur vert
moteur 1934
Zone de Texte: Clignotants dans les ailes arrières
Zone de Texte: Rencontres autour des Traction
Zone de Texte: L’identification des Tractions
Zone de Texte: La Succursale 
de Lyon
Zone de Texte: La Succursale de la Place de l’Europe
Zone de Texte: Le restaurant Lecot
à Rochetaillée
Zone de Texte: Le 31 rue Octave
Feuillet à Paris
Zone de Texte: Le Bistrot d’André à Paris XV
Zone de Texte: Voyage en Corse 
en 7S (2007)
Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: La Succursale 
de Bruxelles
Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte:

L’Esprit d’André Citroën

Traction Avant 1934-1935