Cette étude permettra de répondre aux questions que l’on peut lire sur Internet ou dans les ouvrages concernant l’identification et la datation des Traction Avant Citroën. Elle complète utilement le chapitre « L’identification des Traction ». Ma 11AL sert d’exemple pour cette étude, je prie l’internaute de bien vouloir m’excuser pour ce choix facile mais conforme à ce site.

 

Jérome COLLIGNON © 2006

Olivier Lemesre m’a confirmé qu’en 1934, il n’y avait eu qu’une seule 11AL tricolore verte « véhicule de démonstration fabriqué à Javel et portant le numéro de série 350112 » livrée en Belgique le 25 octobre. En absence de numéros de coque, nous ne pouvons nous prononcer que sur un point : le début de production fut tardif, sans doute vers mi-octobre 1934.

 

Ces deux verts sont visibles sur le nuancier Valentine références Z2899 et Z2901 et matérialisés sur le magnifique dépliant AC 4220 : le vert foncé apparaît sur une familiale 22 voiture n°12 (A). Notons que le nuancier 22 ne comportant aucun vert, a été emprunté au nuancier 11AL. Le vert plus clair est apposé sur la voiture n°7 (B) qui est… un faux cabriolet 11AL.

Numéro de carrosserie :

 

Ma voiture porte le numéro 560S. Détail étrange : la berline 11AL la plus ancienne connue, noire, porte le numéro 520S avec un numéro de série proche de 350200 mais avec numéro de coque postérieur (vers les AR 0950). Le rapprochement des numéros de carrosserie, l’éloignement des numéros de série peut s’expliquer par une forte proportion de roadsters 11AL commandés. Cette coque a donc été ferrée avant la mienne, terminée après mais commandée avant !

On imagine mal les usines nettoyer à chaque fois leur matériel pour peindre une seule voiture en vert tous les mois. Ainsi raisonnablement, début octobre, il a été fabriqué un stock de quelques voitures vertes de démonstration qui ont ensuite été commercialisées en France et en Belgique. On peut songer ici à deux séries distantes de quelques jours de 50 à 60 voitures.

 

Numéro de moteur et de boite :

 

Ma voiture possède le moteur DG 0916 fondu le 20 09 34. Notons que la culasse date du 17 septembre 34. La boite de vitesse est en BX 0943.

Le rarissime dépliant AC 4220 que vous découvrez ici reprend tous les modèles disponibles au moment du Salon de l’Automobile de Paris d’octobre 1934. Cette vue montre le grand hall de livraison de Javel, avec ses cours intérieures et la sortie principale (C) qui donne sur le Quai de Javel. Le sol est couvert de marbre et des marches ont été ajoutées en bas à droite pour donner une  note d’élégance à ce salon d’exposition imaginaire.

A gauche une photo (référence Citroën 22963) assez connue qui a été prise dans le grand hall de livraison de Javel au printemps 1934 (présence d’un bon nombre de Tractions avec toit en moleskine), photo qui montre un essai de disposition de voitures soit pour une exposition, soit pour un catalogue. Comparez-la avec le dépliant… Il n’y avait pas de marches dans le hall de Javel! A droite la couverture du somptueux dépliant AC 4220 imprimé en héliogravure par les Imprimeries SADAG de Boulogne-Billancourt.

Collection G. Loos

Collection G. Loos

Collection Citroën

Hormis la carrosserie, on voit que tous les numéros sont proches de 900 et donc cohérents. Une boite en numéro BX 3850 signifierait par exemple un échange standard.

 

3) Son histoire commerciale : 

 

Voici pour l’histoire "industrielle". Grâce à la plaque d’immatriculation d’origine, j’ai eu la chance de retrouver toute la lignée des propriétaires. Immatriculée à Paris le 22 novembre 1934 sous le numéro 297-RJ4, elle est revendue en Isère en 1936 puis cédée à nouveau début 1937 au monsieur auquel mon vendeur l’a acquise en 1980. Je suis donc le cinquième propriétaire. Le 7 janvier 1955, elle est soumise à la nouvelle numérotation.

 

La couleur verte, par superstition aujourd’hui comme hier, était peu prisée. Elle n’aura sans doute pas été commandée sur catalogue. Ou bien cette finition aura été remarquée au salon de l’automobile et l’on peut imaginer que la berline 11AL exposée était verte ou bien elle était elle-même exposée et aura été remarquée - pure hypothèse - au Palais de l’Europe. Elle sera probablement restée à Paris comme véhicule de démonstration aux mains d’un commercial Citroën. Comment expliquer autrement cette curieuse et brutale expatriation fin 1936, si ce n’est son ancienneté hors mode ? Les voitures changeaient peu de régions dans les années trente. Autre bizarrerie : elle ne reste qu’un mois et demi entre les mains de son deuxième propriétaire. Etait-ce un marchand ? Y a t-il eu un accident ? L’examen de la coque ne montre aucun choc ni aucune soudure postérieure aux années trente. A ce  moment un starter manuel est ajouté, de même que des amortisseurs Houdaille, ainsi qu’un boîtier de direction double palier. Plus proche de nous, elle a été restaurée avec des barres de torsion longues de 1935 et un équipage mobile de 11D. Les chemises ont été remplacées récemment. Le reste est d’origine : culasse et bloc moteur, boîte de vitesses, direction, train avant à coupelles, phares Marchal à verres plats, jantes et pneus 150x40. Son berceau de type inconnu ressemble à un berceau de 11A ramené aux cotes des 7C. Ses triangles supérieurs portent des références antérieures à tous les catalogues : 425698-1 et 425699-1.

J’ai étudié les moteurs en DG (cf. revue Traction Avant n°55 d’automne 2002). Outre la particularité de comporter des chemises standardisées avec le V8 de la 22CV, ces moteurs constituent une première série. Il se trouve que je dispose de nombreux relevés de date de fonderie. La 11AL présentée aux mines portait le numéro de série 350000 à moteur DG 0651. Rappelons que sa demande de contrôle date du 27 septembre 1934 et l’acceptation du 2 octobre. Mes relevés prouvent que la série DG a été produite du 11 septembre au 26 septembre 1934 à raison de 100 blocs par jour soit au final 1500 moteurs.

 

Récapitulatif :

 

Pour que vous compreniez bien, j’ai regroupé les informations présentes sur le registre de chaînes de Javel :

La finition Luxe :

 

Drap de laine marron-vert (le tissu d’origine étant introuvable, il a fallu retenir le plus approchant) à bandes verticales délimitant à l’arrière 3 places pour un total de cinq passagers embarqués. Le confort aux places arrières est particulièrement soigné (voir photo à droite). Les dames qui conduisent peu à cette époque bénéficient de brassières reposantes pour lire un magazine, d’accoudoirs, d’une applique ovale de plus grande luminosité, de vide poches de portes et latéraux permettant de ranger cartes, journaux, foulards, flacons de parfums, etc. A ceci s’ajoutent : un store manœuvrable par le chauffeur, une sellerie épaisse  et une moquette assortie.

 

La conduite :

 

Après les diverses opérations de démarrage (amorçage de pompe à essence, starter, plein retard, démarrage, avance, arrêt du starter), Mademoiselle est prête pour la route. La première ne s’enclenche qu’à l’arrêt après immobilisation des arbres de boîte.

Seule une restauration conforme à l’origine permet de goûter la différence de conception. Ici pas d’embrayage progressif ou de boîte 4, cette voiture n’est plus un outil, c’est un objet de collection mobile. On change d’époque et on retrouve d’autres sensations de conduite. L’étagement des vitesses ne doit pas être compris de façon moderne et linéaire. De même qu’il existe un éclairage et des klaxons Ville et Route, la deuxième est la vitesse de Ville, très longue, qui ne doit être quittée qu’à un régime moteur soutenu, la troisième est la vitesse de Route. Le couple permet de repartir à un régime moteur assez bas. On peut atteindre 120km/h en poussant à fond mais telle n’est pas la destinée de cette voiture qui doit surtout prouver à tous les passionnés qu’un millésime 1934 bien entretenu peut prendre la route comme les autres. A bord naturellement la notion de temps est modifiée. Ce n’est pas l’arrivée qui compte mais le chemin parcouru. Il faut oublier la fiabilité moderne, faire preuve de passion et de philosophie et se rappeler que l’on est en France, paisible et civilisée. Demander sa route ou un peu de secours, marcher sous la pluie s’il le faut, n’est pas insurmontable. Faire des rencontres, c’est aussi cela la définition du Tourisme. Avec cette voiture, j’ai entre autres participé au Défilé du Centenaire sur les Champs-Élysées en 1998, immortalisé dans la vidéo souvenir. Elle a été exposée à Rétromobile en 2000, photographiée dans un calendrier, fait l’objet d’une étude dans la presse.

 

A l’ombre lorsque le ciel est bleu, sa couleur prend la profondeur vert glacé d’un lac souterrain. En pleine lumière, elle devient pistache. Lorsque les nuages s’amoncellent, elle vire au noir verni. Les arbres glissent sur les rondeurs de ses ailes, les bâtiments stricts se courbent au passage de ses phares. Moderne, fine, sensuelle, art mobile dont on peut se parer, luxueuse et feutrée, voici la cavalerie légère de Citroën, le nouveau lévrier d’acier prêt à bondir pour ouvrir des espaces et conquérir le monde. Beauté des lignes naissant du chaos de l’automne 1934, dos arrondi sans malle ouvrante, regard clair de l’élève prodige, elle me séduit par sa petitesse, son espace intérieur, ses courbes, ses effets d’optique, sa finition Concours d’Elégance, témoin du raffinement des Usines Citroën, son statut de modèle de présérie. Pour moi, elle est un idéal automobile, un joyau de l’esprit Citroën… Vous l’avez compris, je suis passionné par cet assemblage harmonieux.

 

Elle a peut-être croisé un petit homme en manteau coiffé d’un chapeau melon, à l’œil vif mais au visage creusé, au pas rapide et saccadé, supputant sur les chances de son dernier pari. Dans le gémissement d’acier du monorail de la chaîne de montage, il lui a peut-être confié sa foi en l’avenir et en l’humanité mais aussi ses doutes en l’homme. Fine et sage, elle l’a assuré de son éternel dévouement. Elle lui a juré d’envoûter artistes et techniciens pour que le message dont elle est porteuse, dans chaque tour de roue, ne s’éteigne jamais

Jérome COLLIGNON © 2006

 

(1) Le Guide Traction 1934-1942 pages 111 et 112.

N’oubliez pas de télécharger les errata.

Achetée en avril 1996, je découvre qu’elle était d’origine en finition tricolore, vert foncé au-dessus de la ligne de caisse, vert plus clair en dessous ainsi que sur les cache moyeux, noir pour les ailes, le cache roue de secours et les jantes. Une portière d’origine est conservée avec la découpe de peinture. J’ai découvert que les voitures en finition Concours d’Elégance étaient distinguées par un "X" ajouté sur le registre de chaînes, ce qui m’a été confirmé en 2000. Chez Citroën, ma 11AL est donc répertoriée "BPVS-X", c’est-à-dire une « Berline Petite Voiture Sport Concours d’Elégance ».

 

Numéro de coque :

 

Elle porte la référence AR 0885. Toujours sur le registre de chaînes, il est indiqué que la berline 11AL exposée au Salon de l’Automobile était également en finition tricolore "X" (ce qui est invisible sur les photos d’époque) et comportait un numéro de coque en AR 0890 donc 5 numéros postérieurs à la mienne. Or ma voiture est sortie de chaînes le 13 novembre 1934.

Le salon de l’Automobile 1934 s’ouvre le 6 octobre 1934 et expose une berline 11AL à coque AR0890 (A). Sur le pare-brise, son prix 22000 francs. Derrière elle, un roadster 11AL (B) en simili cuir.

Droits réservés

Première réflexion : si l’on considère le chiffre de production officiel de 1500 entre octobre et décembre 1934, à mi-novembre le numéro de série 351006 est assez cohérent. Il est même plus proche des 1908 exemplaires réellement construits (dont certains stockés début 1935).

 

Oublions-le un instant pour se pencher sur le numéro de coque, seule référence temporelle. Est-ce à dire que ma voiture aurait été assemblée avant celle exposée au Salon d’octobre ? Si l’on imagine que les coques ont commencé au numéro 1, l’exemplaire 885 est lui aussi cohérent avec une sortie mi-novembre et une production totale de 1500 exemplaires à fin 1934 donc incohérent avec une présence au salon.

 

Deuxième réflexion : que s’est-il donc passé entre octobre et novembre ?

D’une part, nous savons que les véhicules d’exposition (photo (C) ci-dessus et à droite) ne comporte aucun numéro de série ni de coque.

 

D’autre part, comme on va le voir, ma voiture possède une telle cohérence dans ses différents numéros, qu’elle peut résolument constituer une base d’étude solide. Pour ces raisons, nous supposons  que c’est la berline du salon qui a été vendue courant novembre et s’est vue attribuer un numéro de coque postérieur.

Cette 7 d’exposition (voiture C de la photo précé-dente) ne possède aucune numérotation. Elle sera remontée et revendue en l’état fin 1934 au moment de la liquidation judiciaire.

Collection G. Loos

Numéro de série :

 

Son numéro de série est le 351006. La série commençant au numéro 350000, elle est donc la 1006ème 11 légère produite. Je connais deux autres voitures avec numéros antérieurs mais non roulantes. Ma 11AL est donc actuellement la plus ancienne 11 Légère en circulation.

Zone de Texte: complément de l’article: L’identification des Traction
Zone de Texte: L’Esprit 
d’André Citroën
Zone de Texte: L’emploi du temps 
d’André Citroën
Zone de Texte: Dépositaires 
de l’Esprit? (1) (2)
Zone de Texte: Plans techniques
de la 22V8 (1) (2)
Zone de Texte: Les roadsters: authentique ou copie?
Zone de Texte: Le Guide Traction
1934 -1942
Zone de Texte: Les publications Collignon et Loos
Zone de Texte: PUBLICATIONS
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Zone de Texte: Les errata des
publications 
Zone de Texte: Les 70 ans de la TA 
à Versailles (1)  (2)
Zone de Texte: La restauration d’une 7 Sport 1934
Zone de Texte: Les 70 ans de la TA 
à Dunkerque  
Zone de Texte: La restauration d’une 11AL 1934
Zone de Texte: La fixation sécurisée
du cache roue
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moteur 1934
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Zone de Texte: L’identification des Tractions
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L’Etude Industrielle d’une 11AL de 1934

Traction Avant 1934-1935

Châssis

Carrosserie

Moteur

Boîte

Symbole

Type

Série

Finition

Chaîne

Livraison

AR 0885

560 S

DG 0916

BX 0943

BPVS

11AL

351006

X

13/11/34

23/11/34