Le texte condensé original

Pour atteindre son objectif, Lecot devait faire 1170 kilomètres par jour. Son horaire ne lui permettait que quatre à cinq heures de sommeil par nuit; il l’observait pourtant de façon si rigoureuse que dans n’importe quelle localité les gens pouvaient régler leur montre sur son passage. Dans le tumulte des nouvelles de l’époque (cela se passait en 1935 - 1936), l’exploit de Lecot passa presque inaperçu, puis la guerre de 1939 le fit complètement oublier. Cependant, d’après un des dirigeants de l’Automobile Club de France, « c'était et c’est encore aujourd’hui la prouesse la plus fantastique de toute l’histoire automobile ».

 

François Lecot, propriétaire d’un modeste hôtel à Rochetaillée, près de Lyon, était un sportif enthousiaste qui se conservait toujours en forme physique parfaite. Aux frontières de la cinquantaine, ce petit homme actif et musclé prit part à un certain nombre de compétitions d’endurance automobile et fût bientôt classé parmi les as du volant. C’est en 1934 que se présenta la grande occasion de sa vie.

 

André Citroën venait de sortir la voiture qui devait être la plus sensationnelle du monde, la Traction Avant, que ses usines produisent encore et qui n’a pour ainsi dire pas changé depuis vingt-trois ans. Le fameux « modèle T » de Ford n’a duré que dix-huit ans, tandis que la traction Citroën poursuit allègrement sa carrière. Cependant, au début, beaucoup de gens doutant des qualités de durée d’une voiture aussi révolutionnaire, Citroën avait formé le projet de la soumettre à l’épreuve la plus impitoyable qu’il fût possible d’imaginer. C’est alors qu’il rencontra Lecot.

 

« Pourquoi ne tentez-vous pas quelque chose de vraiment grand, Lecot? lui demanda-t-il. Quelque chose de spectaculaire comme, par exemple, un raid d’endurance de 400.000 kilomètres? »

 

Notre homme prit feu aussitôt à cette idée qui devint vite chez une obsession.

 

Il comptait dur l’aide de Citroën, mais le grand constructeur mourut peu après lui avoir fait cette suggestion, et les directeurs du Quai de Javel  ne voulurent rien entendre d’un projet qui leur semblait parfaitement absurde. Lecot s’entêta. Quelques maigres subventions lui furent accordées par des marques d’accessoires, de pneus ou d’huile de graissage, mais leur contribution n’atteignant pas les 800.000 francs dont il avait besoin, il lança dans la réalisation du projet toutes ses économies.

 

Les moindres détails de l’entreprise furent minutieusement calculés. La voiture devait être dotée de quelques petites caractéristiques spéciales, par exemple un pare-brise s’ouvrant largement pour augmenter la visibilité les nuits de brouillard, deux accélérateurs, pour réduire la fatigue de la jambe, des feux de position spéciaux, verts et rouges, pour se faire reconnaître des routiers la nuit, un klaxon d’un son particulier, facile à identifier. Cela mis à part, la voiture était exactement semblable aux milliers d’autres Citroën.

 

Pour veiller à la régularité de l’épreuve, et notamment à ce que la vitesse limite, volontairement fixée à 90 km/h, ne fût pas dépassée, l’A.C.F. désigna une commission de 8 contrôleurs, dont l’un serait en permanence à bord de la Citroën. Lecot engagea 2 mécaniciens chargés de réviser la voiture, la nuit, pendant qu’il prendrait son bref repos quotidien.

 

Son domicile étant exactement à mi-chemin entre Paris et Monte-Carlo, il ne pouvait y avoir de meilleur point de départ pour la ronde quotidienne. Les jours pairs, il ferait Rochetaillée-Monte-Carlo et retour, les jours impairs il prendrait l’itinéraire Rochetaillée-Paris-Rochetaillée, ce qui lui permettrait de coucher toutes les nuits chez lui dans son lit.

 

L’épreuve commença le 22 juillet 1935. A 3 heures et demie du matin, Lecot, au volant de sa Traction noire, mettait le cap sur le nord, et, à midi tapant, il s’arrêtait devant l’hôtel de l’Automobile Club de France, place de la Concorde à Paris. Une demi-heure plus tard, il était de nouveau sur la route, fonçant vers le sud, et à 21 heures, conformément à l’horaire, il arrivait chez lui. Sachant que chacune de ses minutes était précieuse, sa femme lui gardait au chaud un repas tout préparé. Après le dîner, une bonne douche, un quart d’heure de culture physique, et à 22.30 heures Lecot était au lit.  Le lendemain matin, à 3 heures et demie précises, amenée par les mécaniciens, la voiture était devant la porte, prête à partir.

 

Et la Traction noire de reprendre la Nationale 7 vers le sud, par Avignon, Valence, Aix-en-Provence et les lacets de montagne jusqu’à Cannes, Nice et Monaco. A midi précis, Lecot stoppait devant le célèbre Sporting Club de Monte-Carlo; après trente minutes de repos, il repartait en direction du nord.

 

Dans les premiers temps de l’épreuve, beaucoup de gens pensaient qu’il n’avait pas la moindre chance de réussir. Mais au fur et mesure que passaient les semaines et les mois, cette opinion se modifiait. Tout le long de la route, Lecot devenait un personnage quasi légendaire et partout, on commençait à chanter les louanges de ce petit homme. C’est alors que l’accident prédit depuis longtemps se produisit: près de Brignoles, dans le Var, un camion à remorque dérapa, heurta la Citroën sur le côté et la renversa. Lecot et le contrôleur qui l’accompagna s’extirpèrent de la voiture, la remirent à grand-peine sur ses roues… et repartirent.

 

Le besoin de dormir était un problème de tous les instants. Si, au volant, Lecot sentait le sommeil le gagner, il faisait jouer la radio de bord, installée depuis un certain temps, ou bien il demandait à son compagnon de lu lire à haute voix le journal. Parfois, lorsqu’il ne pouvait plus résister, il rangeait son véhicule sur le bas-côté de la route.

 

« Réveillez-moi dans cinq minutes », disait-il, et aussitôt, il s’endormait profondément.

 

Si la route était en réparation et que la circulation ne se fit que d’un seul côté, les conducteurs de travaux s’arrangeaient pour donner le passage dans la direction où il allait. La nuit, les routiers reconnaissaient ses feux verts et rouges, mettaient leurs phares en code et serraient à droite pour lui laisser le plus de place possible.

 

Si quelque parent ou ami voulait faire un petit voyage gratuit à Paris ou dans le Midi, il était toujours prêt à le prendre avec lui. Il se chargeait aussi de lettres ou paquets, et souvent on le voyait sur les routes glaciales distribuer aux gens les fleurs qu’il rapportait de la Côte ensoleillée.

 

Et la randonnée fantastique se poursuivait sans répit ni jour de fête, sauf la veille de Noël où Lecot s’accorda une heure supplémentaire de repos pour jouer avec ses petits-enfants. Le brouillard était son ennemi No 1, suivi de près par le verglas et la neige. Quelles ne fussent les conditions atmosphériques, il ne pouvait se permettre de ralentir. Souvent, le vent glacé lui infligeait une véritable torture, qu’il acceptait, comme le reste, avec philosophie.

 

Il fallait qu’à tout instant de l’épreuve la voiture fût parfaitement au point, et cela posait de délicats problèmes. Ainsi, les pistons devaient être changés tous les 100.000 kilomètres. Les mécaniciens s’y préparaient avec autant de soins qu’un chirurgien se prépare pour une opération importante. Les outils et les pièces nécessaires étaient disposés d’avance dans un ordre précis, de façon que pas une seconde ne fût perdue.

 

En mai 1936, Lecot avait déjà couvert 300.000 kilomètres. Le succès semblait assuré.

 

L’adversité frappa tout à coup. A la sortie de Belleville-sur-Saône un tracteur déboucha soudain d’une petite route en cul-de-sac. Impossible de l’éviter en se rabattant à gauche, car une autre voiture arrivait en ses contraire. Lecot percuta dans le tracteur, défonçant entièrement l’avant de sa voiture. C’eût été une bonne occasion pour abandonner.

 

Au lieu de cela, il bondit au téléphone, appela une dépanneuse et fit venir dare-dare ses deux mécaniciens de Rochetaillée. Réparer la voiture et la remettre en état de reprendre la route fut une véritable course contre la montre. Il aurait pu en profiter pour rattraper un peu de sommeil perdu pendant ces dix mois. A d’autres! Il passa presque tout son temps au garage, à encourager ses mécaniciens. Ils travaillèrent jour et nuit, achevèrent la réparation en soixante-douze heures, et Lecot repartit… avec un retard de 3500 kilomètres sur son horaire. Cependant, l’A.C.F., dans sa clémence, accepta qu’un certain temps fût neutralisé pour les réparations.

 

Le 26 juillet 1936, c’est-à-dire trois cent soixante-dix jours après son départ, puisque l’année 1936 était bissextile, Lecot s’arrêtait enfin devant l’Automobile Club à Paris. Déduction faite des sept jours décomptés par cet organisme pour raisons diverses il avait accompli exactement 400.134 kilomètres en trois cent soixante-trois jours!

 

Pourquoi a-t-il accompli cet exploit? Comme beaucoup d’hommes aimant l’aventure, il a voulu réaliser l’irréalisable. Il a obéi à ces mêmes forces qui poussent certains à escalader l’Everest ou d’autres à remonter les fleuves inexplorés de la jungle.

 

Les constructeurs automobiles bénéficièrent largement de ce grand exploit. Ils en tirèrent des enseignements qui leur permirent d’améliorer les organes de direction et de suspension et en reçurent d’utiles leçons sur la résistance des pièces. Lecot, lui, n’en tira aucun profit. Il n’en attendait du reste pas.

 

En 1943, il décida de se retirer et vendit son petit hôtel. Mais l’inflation qui suivit la guerre le ruina radicalement et définitivement. Agé de près de soixante-dix ans il dut accepter pour vivre de livrer du lait à bicyclette, seul emploi qu’il put trouver. L’an dernier, presque octogénaire, il était employé à la cantine d’une usine lorsqu’il fut frappé d’apoplexie.

 

Aujourd’hui, il est pensionnaire d’une institution charitable, l’Hospice d’Albigny, petit village des environs de Lyon. Il n’y voit plus guère, mais son visage s’éclaire quand on lui parle de sa grande épreuve d’endurance.

 

« Regardez, il y a une mention intéressante sur mon livret militaire », vous dit-il.

 

Et vous lisez la remarque: « Inapte à la conduite des véhicules automobiles ».

 

par J. D. Ratcliff

dans: « Sélection du Reader’s Digest » d’avril 1957

La petite voiture dévalait en trombe la rue étroite de ce village de France en faisant généreusement retentir son klaxon spécial à deux tons. Les enfants disaient bonjour de la main, le garde champêtre saluait militairement, les vieilles gens tendaient le cou, et sur toutes les lèvres venait la même remarque: « Voilà Lecot qui passe! »

 

En fait, ces villageois assistaient au plus extraordinaire exploit de toute l’histoire de l’automobile. En général, les records sont tentés par des hommes jeunes, filant comme des flèches sur des pistes soigneusement préparées, au volant de bolides coûteux, ajustés à la main. Le héros de la performance dont nous allons parler était au contraire un grand-père de cinquante-sept ans, pilotant une 11CV de série, et sa « course » ne dura pas quelques heures, mais une année entière!

 

François Lecot s’était imposé l’épreuve d’endurance la plus pénible qu’on eût jamais entreprise: parcourir en un an une distance de 400.134 kilomètres, soit, en gros, 10 fois le tour de la terre. Il avait choisi comme itinéraire la Nationale 7, tortueuse et très fréquentée, qui relie Paris à Monte-Carlo et, dans la traversée de l’Estérel, ne compte pas moins de 185 virages en épingle à cheveux sur une section de 35 kilomètres environ. Elle traversait des centaines d’agglomérations et se trouvait fréquemment embouteillée par des charrettes lentes, des bicyclettes et même des troupeaux.

François Lecot, dessin publié dans l’édition américaine de mars 1957.

Pentagone:  La 11AL des 400.000 Km

Ce texte est extrait de l’édition française du magazine « Sélection du Reader’s Digest » paru en avril 1957. L’édition américaine de ce magazine a publié ce même article sous le titre: « There goes Lecot » …déjà en mars 1957. Ces artiches sont donc parus du vivant de Lecot, deux ans avant son décès survenu le 15 août 1959, mais j’ignore la raison de cet article. N’oublions pas que Lecot avait à ce moment déjà sombré dans l’oubli total.

 

Les deux dessins que vous découvrez par la suite en sont extraits, car la qualité du papier de l’édition américaine est de loin meilleure que celle de son homonyme français.

 

Guy LOOS  © 2007

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Le Pari de François Lecot (avril 1957)

Traction Avant 1934-1935

Collection G. Loos