ACTE I : L’Enfer

 

L’action et les dialogues commencent ainsi. Vous allez voir, c’est long :

 

Conseillé par un ami, le collectionneur entre dans le garage. Cette enseigne se flatte d’être spécialiste des voitures anciennes. En effet, dans la cour sont stationnés quelques modèles de type cabriolet sportif Triumph ou Traction ou utilitaire ancien.

 

      -     Bonjour, monsieur. Je viens vous voir parce que j’ai une traction 1934 un peu mal en point à vous confier.

-     Qu’est ce qu’elle a vot’voiture ?

-    Des problèmes de carburation, elle consomme trop, la puissance moteur paraît limitée. Il y a certainement aussi les freins à revoir et les roulements à vérifier ou au besoin à changer. Vous savez faire cela ?

-    Pas de problèmes ! Albert, que voilà, a bien connu la grande époque des tractions. Pensez : il en a vu passer des voitures, des tractions comme la vôtre, des 4CV,  des Dauphine, même des américaines !

-     Donc ma voiture sera dans de bonnes mains… Quand puis-je vous l’amener ?

-    Quand vous voulez ! Ce n’est pas la place qui manque comme vous voyez. Nous sommes en train de restaurer une Jaguar XK, un utilitaire des années 40 (mécanique et peinture)

-     A votre avis, vous en aurez pour combien de temps ?

-    Vous savez, difficile d’être précis avec ces vieilles autos. Mais on fera vite. Nous connaissons le travail, y a que nous dans le coin pour s’occuper des voitures anciennes !

 

Le collectionneur s’en va, rassuré. Peu de temps après, il amène sa voiture. L’accueil est toujours cordial. Le patron lance :

 

-    Voyons un peu cela. Oh, dites donc, c’est train avant spécial que vous avez là, il n’a pas duré longtemps sur les Tractions.

-      Oui c’est vrai, quelques mois tout au plus ! fait le collectionneur, ravi de parler de choses qu’il aime, connaît bien et ravi d’avoir un interlocuteur érudit.

-     Simplement ça ne va pas être facile de travailler dessus. Vous ne voulez pas faire un échange standard avec un train avant plus récent ? Il y a 4 boulons à enlever, ça ne vous coûtera guère plus cher qu’une réparation complète et vous y gagnerez en fiabilité.

-     Ben… en fait, j’aimerais garder ce train avant car il est d’origine et fait toute l’authenticité de la voiture. Bien sûr, c’est plus dur à conduire et plus fragile mais ça fait aussi le charme de chaque sortie.

-     Oui enfin, si vous tombez en panne avec votre auto, cela sera moins rigolo sur le bord de la route.

 

A ce moment-là, face au professionnel réticent, le collectionneur a une pointe de regret et même de honte d’avoir acheté un véhicule pas facile à restaurer et difficile à conduire.

 

-     Et elle marche encore au 6 volts ? Ben dites donc, vos démarrages ne doivent pas être faciles. Vous devez recharger votre batterie toutes les semaines, non ?

-     Ben… a priori, je n’ai pas de soucis de démarrage…

-    Vous ne pensez pas que vos problèmes de carburation pourraient venir d’une tension faible ? Le 6 Volts, c’est de la cochonnerie, ça l’a toujours été. Ca serait mieux si vous passiez en 12 Volts. Là, plus de problèmes de démarrage, éclairage parfait… la nuit, vous ne devez rien y voir, non ?

-     Ca va, c’est vrai que l’éclairage est jaune mais on voit quand même la route.

-     Avec des ampoules H4, vous auriez un éclairage aussi bon qu’une voiture moderne donc meilleure sécurité et pas de stress. Enfin, bon, on va vous la réparer vot’voiture. Etc. etc.

 

Le collectionneur laisse son bien le plus précieux, avec un sentiment mitigé.

Une semaine se passe, puis 2 puis 3. Le garage ne s’est pas manifesté. Appel au garage.

 

-     Bonjour, alors, c’est bon, vous avez pu commencer à regarder ma voiture ?

-    Oui, oui, on a commencé. Vous pouvez passer au garage quand vous voulez. Pas aujourd’hui car nous avons beaucoup de travail mais milieu de semaine prochaine, pas de problèmes. Avec ces moissons, nous sommes très sollicités pour le matériel agricole, vous comprenez.

 

Le collectionneur comprend et compatit. La semaine d’après, il se rend au garage. La Traction est sur chandelles, l’essieu avant démonté. Le cric est au milieu du train.

 

-     Ah, vous avez commencé ! Donc ca va ? Pas de problèmes particuliers ?

-     Pas évident vot’voiture. Le cardan est mort, il va falloir le remplacer. C’est un modèle qui ne se fait plus, on va essayer d’adapter un truc, une solution à nous.

-     Et la voiture, vous avez monté le cric au milieu du berceau ?

-     Le cric ? Ah, oui, oui, ca va très bien, ensuite il n’y a plus qu’à positionner les chandelles

-     Oui, mais le berceau, c’est un simple coffrage de métal donc fragile. Dans les années trente, Citroën recommandait de lever ses voitures par les demis bras de suspension (absence de réponse du garagiste). Bon enfin, vous faites comme vous savez, hein…

-     Pour les roulements arrières, on va être obligé de faire usiner un système spécial, venez que je vous montre, on a même fait les plans.

-     Et les pièces démontées, vous les avez mises où ?

-     Elles sont dans une boîte là-bas, avec celles de la Jaguar.

-     Vous ne risquez pas de les mélanger ?

-     Pas de problèmes ! La Jaguar, c’est un pas anglais ! Vous ne voulez vraiment pas la passer en 12 Volts votre auto ?

 

Une semaine se passe puis 2 puis 3, toujours pas d’appel du garage. Le collectionneur appelle.

 

-     Ah, oui, oui, vot’voiture, ça avance, ça avance… en fait on attend les pièces, notamment les cylindres de roues. On a rencontré plusieurs problèmes. Vous ne voulez pas la passer au sans plomb, des fois ? Ca irait mieux question carburation.

-     Ca me coûterait cher ?

-     Non, non, 2000 Francs tout au plus.

-     Ok, allez-y d’autant que cela fait longtemps que j’y pensais, fait le collectionneur qui s’inquiète de plus en plus d’avoir laissé une vieille ferraille dans les mains d’un garagiste aussi sympathique.

 

Abrégeons le supplice. Au bout de quelques visites lors desquelles le collectionneur devra lui-même s’occuper des pannes que le garagiste n’arrive pas à résoudre, la voiture semble enfin prête. Le collectionneur invite un ami charitable pour ramener sa voiture moderne et le rendez-vous est pris. Le responsable n’est pas là. Le collectionneur remarque tout de suite que la commande d’avance est cassée et bloquée sur plein retard.

 

-     Ben oui, pas facile à régler vot’machine, fait Albert.

-     Donc on ne peut plus régler l’avance en marche.

-     Ben non, j’ai dû la bloquer pour régler les démarrages à froid. Faut plus y toucher (léger agacement du collectionneur tout de même).

 

Une demi-heure après, appel au garage :

 

-     Je suis vraiment désolé mais je suis en panne. Impossible de redémarrer. Est-ce que vous pouvez venir la rechercher à nouveau ?

-     Mais ce n’est pas possible, Albert l’a longuement essayée et à fond. Il revenait chez lui tous les midis avec (arghh, ma voiture). Bon (soupirs lassés) on va vous la reprendre.

2 mois après (abrégeons…), rebelote. Cette fois, lors d’un réglage d’allumage sur la route par le garagiste, celui-ci décide brutalement de la reprendre. Motif : il y a un problème de jeu à l’allumeur. Le collectionneur va regarder s’il n’en a pas un en stock chez lui.

 

Après 2 semaines, le collectionneur appelle pour proposer un autre allumeur. Il ne faut pas 2 semaines pour monter un allumeur tout de même !

 

-     Vous plaisantez, monsieur ! Votre moteur est sur l’établi, le nez de démarreur cassé. Vous n’êtes pas prêt d’avoir votre voiture !

 

Cause réelle : lors de la précédente manipulation sur route par le garagiste, un retour moteur a fait se casser net le nez de démarreur. Le garagiste ne reconnaîtra jamais sa responsabilité : toutes ces voitures anciennes, c’est que du vieux matériel, alors vous comprenez…

 

La dépression et la colère grandissante guettent notre pauvre collectionneur.

 

Abrégeons encore… Au bout de 9 mois, la voiture sera finalement récupérée en mauvais état. Le retour dans ses foyers sera difficile. La facture s’élèvera à 3000 Euros y compris la main d’œuvre pose et dépose moteur.

 

Résultat :

Trois soupapes devront être rodées à nouveau.

La barre de direction qui tapait sur le capot de boîte de vitesses (en réalité un mauvais calage moteur) sera usinée. Elle devra être remplacée.

La voiture freine en crabe.

Les clavettes de roues en fer à ferrer les ânes devront être remplacées. Heureusement elles ont tenu sur le trajet entre le garage et le domicile du collectionneur !

Un seul roulement arrière est changé (se changent toujours par paire).

L’électrique est en vrac suite au démontage moteur, plus de clignotants, une veilleuse sur deux.

On trouve la présence de 4 bougies Bosch (inadaptées pour un tel moteur) serrées à fond dans le bloc.

La pompe à essence en zamak a été tellement serrée que, gondolée, elle fuit.

La sellerie est imbibée de poussière d’apprêt (on a poncé à côté l’utilitaire sans rien protéger).

Aucune pièce démontée n’a été rendue. Le collectionneur a dû pleurer pour récupérer l’ancien démarreur et son nez cassé.

 

Aucun de ces éléments n’apparaissant sur la facture et le garagiste se retranchant derrière ladite facture ou des fournisseurs défectueux, il est impossible de le poursuivre en justice. Lui confier à nouveau la voiture ? Jamais de la vie ! L’enseigne aurait dû plutôt s’appeler "Atelier de Destruction Automobile".

LA CHARTE DE QUALITE

 

Le vrai professionnel est celui qui :

 

prend le travail lorsqu’il est certain de le finir dans des délais raisonnables

présente un devis le plus détaillé possible et évalue les dépassements

n’engage aucun travail sans l’aval du propriétaire

ne modifie aucun montage en privilégiant la technique sur l’historique

conseille son client pour optimiser la sécurité

sépare les pièces détachées du véhicule des autres chantiers en cours

peut présenter ces pièces lors de toute sollicitation

restitue les pièces démontées et défectueuses même cassées

s’engage sur ses travaux par l’émission d’une facture exhaustive

 

Les autres sont des bidouilleurs à fuir absolument !

 

 

Le vrai client est celui qui :

 

fournit la documentation adéquate

s’engage sur un budget

va jusqu’au bout et n’abandonne pas la voiture en cours de remontage

fait vite pour trouver les pièces manquantes ou

partage son réseau de connaissances

 

Les autres sont des gens qui veulent le beurre et l’argent du beurre,

c’est-à-dire frimer en voiture ancienne sans bourse délier !

Acte II : Le Paradis

 

Vous allez voir, c’est très court :

Contact avec le Garage Rétromobile de Trintange (Luxembourg). Ils ne veulent pas de la voiture. Non pas qu’ils n’aiment pas les Traction, mais :

 

-     Monsieur, nous allons prendre votre voiture mais nous terminons d’abord ce que nous sommes en train de faire. Ensuite nous vous dirons quand vous pourrez venir. Cela se fera sans doute vers novembre 2003. Veuillez préparer tous les documents techniques ou historiques que vous possédez.

 

En novembre 2003, un créneau très précis est donné pour amener la Traction. Le collectionneur un peu refroidi, s’arrange tout de même pour prendre un jour de congés. Les documents sont transmis, l’évaluation des dégâts commence immédiatement.

 

Une semaine se passe. La voiture est photographiée, mesurée et l’équipe Rétromobile étudie la documentation. Ensuite les appels se succèdent quasiment 2 fois par semaine, toujours de la même façon.

 

-     Monsieur, nous avons trouvé ceci ou cela sur votre voiture. C’est cassé. Que fait-on ? On remplace par une pièce d’origine (en avez-vous une en bon état, en stock ?) ou bien on adapte une pièce moderne mais ce ne sera plus original et surtout ce sera visible.

-     J’ai du stock, je vous l’apporte. Connaissez-vous Hans Brouwer de CTA Holland ?

-     Non, nous allons nous renseigner. Cela vous coûtera tant d’Euros.

-     Ok, allez-y.

 

Quelques visites de courtoisie et quelques arbitrages s’enchaînent. Un œil dans l’atelier permet de comprendre que toutes les pièces démontées sont rangées dans des boîtes estampillées "Traction 1934". Les explications sont non seulement claires mais passionnantes. Charles connaît même la teneur en soufre des métaux qui ont 70 ans d’ancienneté ! Il refuse tout montage aléatoire et tout bidouillage, est très prudent quant aux travaux réalisés ou à réaliser. Par contre il garantit le travail terminé et en évalue la longévité. Des rotules de direction seront usinées et traitées. La pompe à huile est réglée comme à l’époque dans un bain d’huile à 80°C en la tournant avec une perceuse. La pompe à eau à presse étoupe se voit dotée d’un joint en plomb neuf, refait à la main. La géométrie du train avant est réglée au millimètre près. Seuls les axes de triangles supérieurs seront un peu modifiés. Après remontage des barres de torsion, chaque roue est pesée. La hauteur du véhicule est réglée conformément à son millésime. Le moteur tourne comme une horloge, démarre à chaque sollicitation, à chaud comme à froid et consomme moins de 10 litres aux 100.

 

La réparation du moteur, de la boîte, du train avant complet avec toutes ses petites pièces, d’une déchirure dans la coque (ouverture puis formation de tôle arrondie), les réglages successifs des freins, la mise au point moteur et les essais prendront 5 mois en tout. Toutes les pièces, du moindre boulon au morceau de caoutchouc, seront récupérées dans des cartons numérotés.

 

Depuis j’ai fait Reims-Dunkerque soit deux fois 300 kilomètres sans problème en juin 2004. J’ai traversé Saint Quentin, Arras, Béthune, un vendredi après-midi en pleine circulation automobile et départs de week-end sans aucun souci. Au retour le dimanche, j’ai mis 4 heures soit une moyenne de 75 km/h. J’ai fait la route seul, sans assistance, au volant d’un engin de 70 ans. Guy LOOS vient d’effectuer par 34 °C un trajet de 185 kilomètres avec sa 7Sport sortie du Garage Rétromobile de Trintange.

 

Bravo et merci à Axel, Charles et David pour leur patience, leur savoir-faire, leur précision.

 

Ce sont de vrais professionnels tout simplement.

 

Merci à mon ami Guy pour le prêt de pièces, les conseils, la restauration de la plaque moteur (une merveille !), pour m’avoir épaulé, consolé, transporté (à Versailles), cultivé (visite du Luxembourg) et m’avoir toujours accueilli comme un grand frère.

 

Au volant de mon hirondelle, je m’envole…

 

Jérome COLLIGNON © 2005

La 11AL recouverte de poussières, car sans protection...

… et les pièces démontées stockées dans un grand récipient...

Protection exemplaire contre les poussières et les rayures...

...et documentation sans faille au démontage

...encore des questions sur la façon exemplaire de documenter un travail bien fait...

Nez de démarreur ressoudé

Zone de Texte: L’Esprit 
d’André Citroën
Zone de Texte: L’emploi du temps 
d’André Citroën
Zone de Texte: Etude industrielle
d’une 11AL de 1934
Zone de Texte: Dépositaires 
de l’Esprit? (1) (2)
Zone de Texte: Plans techniques
de la 22V8 (1) (2)
Zone de Texte: Les roadsters: authentique ou copie? 
Zone de Texte: Le Guide Traction
1934 -1942
Zone de Texte: Les publications Collignon et Loos
Zone de Texte: PUBLICATIONS
Zone de Texte:
Zone de Texte: Les errata des
publications 
Zone de Texte: Les 70 ans de la TA 
à Versailles (1)  (2)
Zone de Texte: La restauration d’une 7 Sport 1934
Zone de Texte: Les 70 ans de la TA 
à Dunkerque
Zone de Texte: La fixation sécurisée
du cache roue
Zone de Texte: La couleur vert
moteur 1934
Zone de Texte: Clignotants dans les ailes arrières
Zone de Texte: Rencontres autour des Traction
Zone de Texte: L’identification des Tractions
Zone de Texte: La Succursale 
de Lyon
Zone de Texte: La Succursale de la Place de l’Europe
Zone de Texte: Le restaurant Lecot
à Rochetaillée
Zone de Texte: Le 31 rue Octave
Feuillet à Paris
Zone de Texte: Le Bistrot d’André à Paris XV
Zone de Texte: Voyage en Corse 
en 7S (2007)
Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: La Succursale 
de Bruxelles
Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte: Zone de Texte:

Enfer et Paradis: La Restauration d’une 11AL 1934

Traction Avant 1934-1935