(Ce texte paraît volontairement "à froid" avec un an de décalage).

 

Guy étant bloqué au Luxembourg pour raison d’élections européennes obligatoires, je décide de partir seul avec la 11AL à la manifestation de Dunkerque. Quelles étaient mes motivations profondes à y aller ?

 

Non pas pour la manifestation en elle-même. Dès le départ, je n'ai pas été très enthousiasmé par l'idée d'aligner 1000 tractions en bord de mer. Privées de plaques d’identification, abandonnées en file indienne sur une digue interminable, je n’ai pu rencontrer que 10% des présents et n’ai pas pu faire la connaissance de nos amis anglais. Mais comme le résultat atteint plus de 700 voitures, je n’en dis pas moins bravo aux organisateurs pour leur dévouement. La mobilisation était, je pense, à la hauteur des espoirs. C’est un exploit digne d’un ICCCR.

 

Non pas pour le Tourisme. Je savais que ma mobilité sur place serait limitée, je pensais visiter le musée des Arts qui présentait une alléchante collection d’estampes japonaises, je n’ai pas eu une minute pour m’y rendre.

 

Non pas pour la soirée de gala. Je ne m’intéresse plus guère - hélas - aux discours de ceux qui sont censés nous représenter. Ils ne me font ni trembler d’émotion, ni rugir de joie. Je me suis contenté d'une dégustation d'un plateau de fruits de mer avec mes amis champenois suivi d’une balade face à la mer.

 

J’y suis allé pour deux choses (et j’en ai découvert une troisième) :

La première raison de ma présence incognito, c’est d’abord de participer à une grand’ messe Citroën. Je suis fidèle à l’esprit Citroën. Je me devais d’être présent.

 

La deuxième raison, c’est que cette manifestation était un excellent prétexte pour communier (enfin à nouveau…) avec ma voiture. Ma principale motivation était double :

1) que ma voiture sortant des ateliers Rétromobile soit capable de m’emmener et de me ramener.

2) que je sois capable de me débrouiller absolument seul au volant d’un engin conçu en 1934.

 

L’internaute découvrira ci-dessous le déroulé de ces deux jours :

 

Vendredi 11 juin. Courses, chargement de la voiture, plein de Sans Plomb 95 Elf jaune fluo, boîte à outil bien à disposition, starter, plein retard puis avance à fond, chauffe progressive, je prends le départ à 14H15 précises. Le temps est venteux, variable gris-bleu, non pluvieux. La route est belle et assez peu fréquentée. Au bout d’une cinquantaine de kilomètres, des claquements dans le train avant se font entendre puis le bruit léger d’un choc dans l’aile, très caractéristique d’un boulon qui s’envole. Je m’arrête et ausculte : je viens de perdre un boulon de fixation de l’amortisseur avant droit. Pas grave ! Je continue jusqu’à ce que mort s’ensuive. La pluie arrive après Laon. Au premier enclenchement des essuie-glaces, ceux-ci font un aller et disparaissent subitement du pare-brise. Je m’arrête en catastrophe, bien désolé d’avoir perdu ces pièces. Sous l’action du vent, ils se sont simplement dressés en l’air comme des antennes. Je les remets en place en évitant de m’en servir (sauf grosse pluie). Je les positionne au milieu de la vitre, ainsi la pression les maintient visibles. Je n’aurai plus guère à m’en servir. Ensuite je me fais successivement deux frayeurs. La première sur un rond point que j’aborde un peu vite : sur chaussée glissante, la 11AL part franchement en crabe. La deuxième dans une descente en courbe que j’attaque à fond. Aux alentours de 100 km/h, la direction part dans un shimmy endiablé et j’ai bien du mal à garder la bête sur la voie de droite. A ce moment, on ne sait plus où l’on est, le volant ne répondant plus aux sollicitations, phénomène que je pensais impossible techniquement. Le moteur donne bien sauf dans les montées où la vitesse à pleine charge plafonne à 60 km/h. Sur le plat, j’atteins 100-105 km/h. Les traversées de villes sont un peu épiques : au ralenti, le conjoncteur entraîné par la dynamo ne charge plus (débit zéro ampère) ce qui a pour effet de faire caler le moteur. Je dois alors maintenir l’accélérateur enfoncé. Sur route la charge est de 10 A (à l’origine 12-14 A). Pour autant, jamais ni la batterie, ni le conjoncteur, ni le carburateur Solex 30 AHD (montage de remplacement de 1936 avec starter manuel) ne me feront défaut pendant ces 3 jours. Les démarrages sont impeccables à chaque fois prouvant un excellent travail sur la voiture. Et c'est ce qui me sauvera.

 

Je traverse Saint Quentin, Arras, Béthune en plein départ de week-end, avec les feux, les ronds points. Après avoir pesté contre les pépés au volant qui mettent deux plombes pour virer ou les jeunes qui déboîtent brutalement devant mon nez ou encore les piétons qui attendent que j’arrive pour traverser devant mon capot, j’arrive dans le petit village fortifié de Bergues. Je suis fatigué mais pas stressé et pas inquiet de reprendre le volant. Je stationne la voiture dans la petite cour pavée de l'hôtel. Quel confort ! Des tractions hollandaises arrivent peu après. En connaisseurs, leurs propriétaires détailleront la sellerie Luxe de la 11AL. Mais je fais bande à part et me couche rapidement.

Zone de Texte: COMMUNIQUÉ  COMMUNIQUÉ  COMMUNIQUÉ  COMMUNIQUÉ


Après la boîte 4 vitesses, la tendance actuelle est à la diffusion d'embrayages progressifs de type Peugeot 505. Où cette tendance s'arrêtera t-elle ? C'est la question qu'on peut se poser…

Chacun fait ce qu'il veut avec son auto, c'est une vérité indiscutable. Cependant, que voulons-nous lorsque passionnés, nous commençons la restauration, la remise en route, l'entretien ou la conduite d'une voiture ancienne ? Nous voulons une voiture différente. Une ligne différente, une conception différente, un comportement différent. Nous voulons une voiture qui a une histoire.

Qui oserait monter un V6 moderne dans une Bugatti Royale ? Qui équiperait une De Dion Bouton de phares à iodes ? Personne. Pourquoi alors doter une Traction d'un circuit 12 volts, d'une boîte 4, de freins à disques ou d'un embrayage progressif ? Parce que ces voitures peuvent et doivent rouler ? C'est juste. Toute Traction immobile est une injure au dynamisme d’Automobiles Citroën. Mais, sont-elles si inadaptées à la route qu’il faille les optimiser ? En 2004, les routes bombées et pavées ont disparu. L'éclairage routier s'est amélioré. Des contrôles de vitesse limitent la circulation à 90km/h. Les conditions de circulation sont donc meilleures. Alors pourquoi modifier ?

Je ne vois donc rien d'autre que la peur ou la faiblesse pour motiver de tels choix : peur de tomber en panne, peur de la circulation moderne, lassitude pour entretenir, faiblesse devant une conduite difficile… L'homme de 2004 ne saurait-il plus s'adapter ? Serait-il moins résistant que l’homme de 1944 ? 

Je connais des Traction d’origine qui roulent sans aucun problème. Leurs propriétaires partent en vacances à leur volant (parfois plus de 1000km). Conclusion : l'origine, ça marche !

Nous sommes en France, en Europe, partout il est possible de demander de l'aide en cas de panne. Mais le plus simple, c'est de garder sa voiture en bon état. Car une Traction ne se répare pas toute seule. Pour cela il faut trouver des professionnels qui s'engagent sur la technique ET sur l'historique. Ils sont rares. Combien conseillent des améliorations inutiles ? Fuyez-les. Si les phares éclairent mal, ce n'est pas la faute du circuit 6 volts, c'est par manque d’entretien, mauvaise masse ou usure. Tout cela se répare. Et puis modifier sa Traction, c’est s’exposer à un nouveau passage aux mines (art n°321-1 du Code de la Route pour les boîtes 4 vitesses).

Si aujourd’hui, nous ne résistons pas aux modifications, demain le législateur aura toutes les bonnes raisons pour nous obliger à une mise aux normes européennes (ceintures de sécurité, airbags, pot catalytique, etc.) et alors : finie la différence !! Donc…

OUI A L’ORIGINE, NON AUX MODIFICATIONS !

De 1934 à 1957, 760.000 propriétaires ont roulé en Traction 6 volts.
Cette voiture a fait la guerre 1939-1945 et a servi dans la Résistance.
Aujourd'hui il reste 30.000 Tractions survivantes. Moins de 100 sont en parfait état d’origine.
Chaque Traction est unique, c'est la vôtre ! Inutile de l’améliorer ou de l’accessoiriser.

Comme une toile de Monet ou de Picasso, comme un meuble Louis XVI, comme un bâtiment industriel, comme un vieil outil, la Traction fait partie de notre patrimoine. Ne la modifiez pas. Remettez-la dans son état d’origine, entretenez-la, gardez-lui les particularités qui font son charme. C’est le seul plaisir de cette passion car...


L’ORIGINE, SEULE, JUSTIFIE NOTRE PASSION

Il y a un énorme problème d’insonorisation dans les hôtels français. A croire que les gens sont sourds ou tous programmés pour dormir de minuit à 7 heures. Jusqu’à minuit, vous avez encore du monde dans les couloirs qui parle fort et à 7 heures ce sont les bruits d’eau, de claquement de portes, etc. (je ne parlerai pas des quintes de toux vers les 2-3 heures du matin). Un détail que j’ignorais à Bergues : le beffroi sonne à 7H30 tous les jours. Géniaaaal…

 

Samedi 12 juin. Je me lève un peu fatigué. Préparatifs, solide petit déjeuner, je passe un coup de chiffon rapide à sec sur la carrosserie au grand dam des hollandais (rassurez-vous, messieurs, elle a été enduite d'un protecteur aux polymères avant le départ mais allez expliquer cela en hollandais !). Quelques photos en sortie de Bergues. Direction la station service la plus proche. Dans une Esso à cartes, je fais le plein de Sans Plomb 95. Tiens, il est incolore. Avance à moitié, je fais 500 mètres, pet, pet, paf et la voiture s’arrête. Serait-ce le carburateur ? Je démonte le filtre et découvre une espèce de gélatine gluante et brun rosé. Je débouche tous les gicleurs. Je resterai plus d’une heure à redémarrer la voiture sans vraiment comprendre pourquoi elle a calé. Mais la bonne humeur est là.

 

La 11AL à côté d’une sœur hollandaise. Toutes les deux sont rutilantes et impatientes de revoir leurs consœurs...

J’arrive vers 13H30 à Dunkerque. Tout est correctement fléché, c’est un plaisir de retrouver cette ville ensoleillée que j’avais visitée en repérage en mars. L’accès est assez facile mais la configuration des lieux est peu pratique : la circulation se fait au milieu des gens dans une rue étroite. Je salue au passage Nico Michon installé comme beaucoup à la terrasse d'un café. Je me retrouve stationné tout au bout de la jetée. Je retrouve mes amis champenois et je déjeune avec eux.

 

L'après midi se passe en visite des voitures exposées. Tant pis, j'ai manqué le coupé bleu 11A 1934 fraîchement restauré. Ensuite c'est l'exposition sous le Kursaal, très bien organisée. Je rencontre peu de tractionnistes que je connais. Les uns sont partis en rallye, les autres sont éparpillés en bord de mer. Je n'ose même pas demander l'autorisation d'accéder sur les stands pour détailler les voitures. Je retrouve Roger (Brosselin) avec sa 7C et l'ami Pietro Turchi venu d'Italie avec sa 7A. Nous détaillerons ensemble les différences avec la 11AL et je l'emmènerai faire quelques mètres de jetée. Le panneau que j'ai affiché sur la voiture interpelle quelques "optimisateurs" et le débat s'engage ferme (voir ce communiqué plus loin). Le bloc Vitesses Robri 1936 fait bien des envieux. Le soir, plateau de fruits de mer et retour à pied vers le parking. Ensuite vers minuit, chacun regagne son hôtel. Sauf moi.

Photos d’ambiance devant une des portes d’entrée fortifiées de Bergues. Retouchées en couleur sépia, on se croirait en avant-guerre…

Pêchant par excès de prudence, j'ai mis l'avance à l'allumage à moitié. Au bout de quelques mètres dans Dunkerque, pet, pet, paf, je cale à nouveau. Je me gare sous un lampadaire. Et là, jusqu'à 1h30 du matin, aidé d'un très brave homme qui a travaillé sur Rosalie, nous essayons de redémarrer la bête. En réalité, il faut rouler avec l'avance à fond dès le départ… Je le saurai pour les prochaines fois. Malgré l'heure tardive, nous ne serons jamais ennuyés ou apostrophés. Je garde un très bon souvenir de la ville de Dunkerque et des dunkerquois. Merci infiniment pour leur accueil et leur enthousiasme.

 

Dimanche 13 juin. Quelque peu déçu par cette manifestation dispersée (plusieurs lieux de stationnement, plusieurs visites ou rallyes simultanés…), je repars sans tambour, ni trompette, le lendemain matin vers 10H00, un peu mieux reposé et il faut le dire, avec allégresse de pouvoir m'échapper. La route est magnifiquement ensoleillée. Il ne me faudra que 4 heures pour parcourir 300 kilomètres, villes comprises soit une moyenne de 75 km/h.

 

En conclusion, j'aurai fait 606 kilomètres absolument seul sur la route, sans assistance, ni rencontre de véhicules anciens, uniquement avec de l'énergie, de la foi et de la débrouillardise. Mon pari est gagné.

 

Jérome COLLIGNON © 2005

Le panneau avec le communiqué affiché dans la 11AL garée sur la digue de Dunkerque.

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d’André Citroën
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d’une 11AL de 1934
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de l’Esprit? (1) (2)
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Zone de Texte: Les publications Collignon et Loos
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Zone de Texte: Les errata des
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Zone de Texte: La restauration d’une 11AL 1934
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Les 70 Ans de la Traction Avant à Dunkerque

Traction Avant 1934-1935